Ce qui s’est joué samedi au Stade de France dépasse largement une simple séquence de communication. Le Sénégal n’a pas seulement battu le Pérou 2 buts à 0. Il a choisi, avant le coup d’envoi, d’exhiber publiquement le trophée de la CAN 2025 alors même que la décision actuellement en vigueur n’est plus celle du terrain, mais celle rendue par les instances d’appel de la CAF le 17 mars 2026, qui ont déclaré le Sénégal perdant par forfait et attribué la victoire au Maroc sur le score de 3 à 0. Le TAS a bien enregistré l’appel de la Fédération sénégalaise de football le 25 mars, mais à ce stade, la décision contestée reste exécutoire tant qu’elle n’a pas été annulée ou suspendue.
C’est là que le dossier devient juridiquement périlleux pour Dakar. Sur le plan du droit du sport, l’appel devant le TAS n’efface pas la décision attaquée. Il ouvre une procédure de contestation, rien de plus. Le Code du TAS prévoit qu’une partie peut demander des mesures provisionnelles ou la suspension de l’exécution, mais cette suspension n’est pas automatique. Autrement dit, tant qu’aucun sursis n’est accordé, le titre demeure officiellement retiré au Sénégal dans l’ordre juridique sportif applicable aujourd’hui. C’est précisément pour cette raison que l’exhibition du trophée n’est pas un simple geste symbolique. C’est l’affichage public d’un statut que les instances compétentes ne lui reconnaissent plus, à cette date.
Le pari sénégalais est donc risqué, car il repose sur une confusion volontaire entre la mémoire sportive du match et la réalité juridique du dossier. Sur le terrain, le Sénégal avait gagné la finale le 18 janvier. Dans les textes et dans la procédure, cette victoire a ensuite été neutralisée par la CAF après l’épisode du retrait de l’équipe hors du terrain, épisode au cœur de la réclamation marocaine et des suites disciplinaires. Le Sénégal tente désormais de faire prévaloir la première image contre la seconde. Sauf qu’en droit, ce n’est pas le ressenti qui gouverne, mais la dernière décision exécutoire. À ce jeu-là, brandir le trophée revient à se comporter comme un vainqueur alors même que l’instance d’appel continentale a dit l’inverse.
C’est aussi ce qui donne du poids à l’initiative engagée par le Club des avocats au Maroc. Selon plusieurs publications parues ce 28 mars, son président Mourad Elajouti a mandaté un commissaire de justice afin de constater les faits au Stade de France, notamment l’identité des organisateurs, les logos utilisés et l’exhibition effective du trophée. Dans une séquence contentieuse, un constat de ce type ne vaut pas condamnation, mais il peut devenir une pièce utile. Sa fonction est simple. Fixer matériellement les faits, dater les actes, documenter les supports visuels et offrir ensuite une base probatoire à une saisine ou à une argumentation devant une juridiction sportive ou une instance disciplinaire.
Le vrai danger pour la FSF n’est donc pas une sanction automatique qui tomberait mécaniquement du seul fait de cette parade. À ce stade, aucune source officielle consultée ne montre qu’une règle FIFA ou CAF prévoit, noir sur blanc, une punition immédiate et automatique pour le fait de présenter un trophée contesté. Il faut être rigoureux sur ce point. En revanche, cette exhibition peut nourrir un faisceau d’indices défavorable. Elle peut être présentée comme un acte de défiance envers une décision sportive exécutoire, comme une instrumentalisation d’un litige pendant qu’il est pendant devant le TAS, ou encore comme un comportement portant atteinte à l’autorité des organes juridictionnels du football. La nuance est importante. Le risque n’est pas certain dans son déclenchement, mais il est réel dans sa valeur argumentative.
Devant le TAS, cette séquence peut peser sur au moins trois plans. D’abord sur le terrain de la crédibilité procédurale. Une partie qui saisit un arbitre en demandant l’annulation d’une décision est censée, en pratique, respecter l’état du droit tant qu’aucune suspension n’a été obtenue. En faisant l’inverse, le Sénégal donne prise à l’argument selon lequel il ne cherche pas seulement à faire valoir un droit, mais à créer un rapport de force extra procédural par l’émotion populaire et la mise en scène publique. Ensuite sur le terrain de la bonne foi. Sans préjuger de l’issue de l’appel, la partie marocaine peut soutenir qu’il y a incohérence à contester juridiquement une décision tout en agissant publiquement comme si elle n’existait pas. Enfin sur le terrain de la réparation symbolique. Plus le Sénégal banalise l’idée qu’il demeure champion, plus il complique un éventuel retour à l’ordre institutionnel si le TAS devait confirmer la CAF. Cette célébration peut donc devenir une pièce de contexte, sinon une pièce centrale, du récit juridique opposé à la FSF.
Il y a aussi un autre angle, souvent sous-estimé. En exhibant le trophée dans un grand stade européen devant un public nombreux, la FSF ne se contente pas de parler à ses supporters. Elle internationalise le conflit. Elle transforme un contentieux CAF et TAS en scène politique et médiatique. Or les juridictions sportives apprécient très mal les comportements qui donnent le sentiment qu’une partie veut déplacer le débat du terrain normatif vers celui de la pression d’opinion. Même si le TAS tranche en droit et sur pièces, les arbitres ne sont pas aveugles au contexte. Une démonstration publique de défi peut être interprétée comme la volonté d’imposer un fait accompli symbolique avant même le jugement.
Le Sénégal prend aussi un risque institutionnel vis-à-vis de la FIFA, même s’il doit être présenté avec précision. Les organes disciplinaires et éthiques de la FIFA existent bien, publient leurs décisions et disposent d’un cadre destiné à protéger l’intégrité du football. Cela ne signifie pas qu’ils vont forcément se saisir du dossier, ni qu’ils le feraient sur la seule base d’une célébration. Mais si une plainte structurée est déposée, appuyée par un constat, des images et l’argument d’une remise en cause de l’autorité des décisions sportives, la séquence du Stade de France peut fournir une matière supplémentaire à examiner. Là encore, il faut éviter les effets de manche. Le risque le plus sérieux n’est pas une sanction immédiate déjà écrite. C’est l’ouverture d’un front procédural supplémentaire, inutilement offert par la FSF elle-même.
Politiquement et médiatiquement, la parade a sans doute servi le Sénégal auprès de son public. Juridiquement, elle a tout d’une faute d’appréciation. Lorsqu’un dossier est pendant, la première règle implicite consiste à ne pas fabriquer contre soi des éléments de comportement. Or c’est exactement ce qui s’est produit. Le Sénégal a offert à ses contradicteurs une image claire, datée, publique et parfaitement documentable d’une fédération qui agit comme détentrice d’un titre que la décision exécutoire du moment lui retire. Cela ne préjuge pas du verdict final du TAS, mais cela alourdit la position sénégalaise au lieu de la sécuriser.
En somme, la FSF a voulu transformer le Stade de France en tribunal de l’opinion. Le problème est qu’en matière de contentieux sportif, les arbitres regardent d’abord les textes, la procédure et l’attitude des parties face aux décisions exécutoires. Sur ces trois terrains, la démonstration sénégalaise apparaît moins comme une preuve de force que comme une imprudence. Elle flatte la base, mais elle complique le dossier. Elle produit de l’image, mais fragilise l’argument. Et si le TAS confirme la CAF, cette célébration paraîtra rétrospectivement non pas courageuse, mais juridiquement désastreuse.



