La fermeté affichée par Nasser Bourita à New York dépasse la simple passe d’armes diplomatique avec Madrid. En renvoyant l’Espagne à ses propres responsabilités dans le retour des migrants en situation irrégulière et des mineurs non accompagnés, le ministre marocain des Affaires étrangères replace le débat sur un terrain où les déclarations officielles espagnoles apportent elles-mêmes une partie de la réponse.
Le Maroc ne ferme pas la porte aux retours. Madrid le reconnaît. Le gouvernement espagnol indiquait encore le 22 septembre que Rabat s’était déclaré disposé à accueillir les mineurs susceptibles d’être réintégrés dans leur environnement familial. Deux jours plus tard, Nasser Bourita rappelait à New York que la position marocaine consistait précisément à accepter le retour des ressortissants en situation irrégulière et des mineurs non accompagnés.
Les chiffres espagnols rendent difficile l’idée d’un Maroc faisant obstacle aux rapatriements. Depuis le 10 août, plus de 7 000 personnes avaient déjà regagné le Royaume au 22 septembre. Madrid recensait 6 791 retours volontaires et 318 expulsions. Une semaine auparavant, le compteur s’établissait encore à 5 482 retours volontaires et 307 expulsions. La circulation vers le Maroc existe donc bel et bien et fonctionne à grande échelle.
La situation des mineurs révèle davantage encore où se situe aujourd’hui le principal verrou opérationnel. Les autorités espagnoles reconnaissent elles-mêmes qu’un retour immédiat est juridiquement impossible. Identification, représentation du mineur, examen individuel, recherche d’une réunification familiale et instruction administrative doivent précéder toute décision.
Le 15 septembre, le ministre espagnol Ángel Víctor Torres expliquait que les premiers dossiers disposaient enfin d’un représentant du mineur et qu’ils devaient encore être achevés avant de permettre une réunification familiale au Maroc. Il reconnaissait dans le même temps que certains mineurs avaient déjà manifesté leur volonté de rentrer.
Le problème ne résidait donc pas seulement dans la disponibilité du pays d’origine. Une partie décisive de la mécanique restait suspendue au fonctionnement administratif espagnol.
Le gouvernement de Pedro Sánchez l’admettait quelques jours auparavant. Madrid attendait notamment que les représentants nécessaires aux mineurs soient désignés afin de pouvoir engager les procédures administratives et déterminer si une réunification familiale au Maroc était possible.
Cette situation donne une portée particulière aux propos de Nasser Bourita. Lorsque Rabat affirme qu’il ne faut pas demander au Maroc pourquoi certains retours n’ont pas encore été effectués, le dossier espagnol montre effectivement que leur exécution dépend d’une succession de décisions et de procédures relevant des autorités situées de l’autre côté du détroit.
L’Espagne en a elle-même fait l’expérience par le passé. En 2021, Madrid avait voulu accélérer le retour au Maroc de mineurs présents à Ceuta. L’opération a finalement été sanctionnée par la justice espagnole.
En janvier 2024, le Tribunal suprême a confirmé l’illégalité des retours effectués en août 2021. La juridiction n’a pas conclu que le Maroc avait refusé de recevoir les mineurs. Elle a reproché aux administrations espagnoles de ne pas avoir respecté leur propre législation.
Le Tribunal suprême a exigé un traitement individualisé, la prise en compte de la situation de chaque mineur, son audition lorsque les conditions le permettent et l’intervention du ministère public. Il a également considéré que l’accord conclu entre Rabat et Madrid sur le retour concerté des mineurs ne dispensait pas l’Espagne de respecter ces obligations.
Le raisonnement de la justice espagnole est particulièrement éclairant. Le consentement du Maroc au retour ne suffit pas à rendre celui-ci juridiquement possible. L’administration espagnole reste tenue par la Constitution, la législation nationale et les garanties applicables aux mineurs.
Madrid se trouve ainsi face à une équation largement interne. Elle souhaite accélérer les retours, tandis que son droit lui impose une instruction individuelle qui rend impossible tout rapatriement automatique.
Les événements de l’été 2026 ont rendu cette contradiction particulièrement visible. Face à l’afflux enregistré à Sebta, le gouvernement espagnol a dû mobiliser des policiers supplémentaires, des magistrats, des procureurs et des moyens financiers afin d’accélérer l’identification et le traitement des dossiers. Au 22 septembre, 2 321 mineurs non accompagnés avaient été identifiés. Le nombre de dossiers d’adultes ayant franchi l’étape du tri administratif atteignait 2 546.
Madrid avait déjà reconnu début septembre que l’identification constituait un préalable obligatoire au retour. Le gouvernement espagnol avait alors renforcé ses effectifs et ses capacités d’accueil précisément pour pouvoir avancer dans ces procédures.
Ces éléments déplacent sensiblement le centre de gravité du débat. La coopération marocaine est une condition nécessaire aux retours, mais elle ne constitue pas le dernier maillon de la chaîne. Une fois cette coopération acquise, l’Espagne doit identifier les personnes, instruire les demandes éventuelles de protection, prendre les décisions administratives nécessaires et, pour les mineurs, respecter un régime de protection beaucoup plus exigeant.
Madrid le reconnaît jusque dans sa communication publique. Le gouvernement espagnol affirme que la majorité des adultes ne disposant pas d’un droit à la protection devront retourner au Maroc. Pour les mineurs, il privilégie la réunification familiale lorsque celle-ci est possible. Ceux qui ne peuvent pas être réunis avec leur famille doivent rester à Ceuta ou être transférés vers d’autres parties du territoire espagnol.
La question n’est donc plus de savoir si le Maroc accepte le principe des retours. Les déclarations des deux gouvernements convergent sur ce point et les milliers de retours déjà enregistrés en apportent une traduction concrète.
La difficulté se situe désormais dans la capacité de l’appareil espagnol à absorber les dossiers et à appliquer suffisamment rapidement les procédures qu’impose son propre droit.
C’est précisément là que la mise au point de Nasser Bourita prend tout son sens. Rabat refuse que les lenteurs observées après l’entrée sur le territoire espagnol soient transformées en grief contre le Maroc. Le ministre distingue ainsi la responsabilité du pays d’origine, qui accepte le retour et coopère à sa mise en œuvre, de celle du pays où se trouvent les migrants et qui doit légalement organiser leur éloignement.
Cette distinction est également importante pour comprendre la relation politique entre Rabat et Madrid. Depuis la Déclaration conjointe d’avril 2022, les deux capitales ont cherché à installer leur coopération dans un cadre fondé sur la concertation, le respect mutuel et la gestion coordonnée des dossiers sensibles.
La migration constitue probablement l’un des tests les plus exigeants de cette architecture. Le Maroc intervient en amont dans la surveillance des routes migratoires et coopère en aval lorsque ses ressortissants doivent revenir. L’Espagne conserve toutefois la responsabilité de ce qui se déroule sur son territoire et de la manière dont son administration applique ses propres règles.
Les déclarations espagnoles de septembre rendent cette répartition des rôles particulièrement visible. Madrid dit vouloir renvoyer les personnes sans droit au séjour. Rabat accepte leur retour. Pourtant, entre ces deux volontés politiques subsiste toute la mécanique administrative et judiciaire espagnole. C’est dans cet espace que s’accumulent aujourd’hui les délais.
La polémique prend dès lors une dimension différente. Présenter le Maroc comme l’origine de toutes les difficultés migratoires occulte une partie essentielle du dossier. Les données publiées par Madrid montrent au contraire que les retours vers le Royaume sont massifs et continus. Elles montrent également que les situations qui restent en suspens sont soumises à des procédures que l’Espagne doit elle-même mener à terme.
Nasser Bourita a accompagné cette mise au point d’un avertissement politique plus large. Le partenariat entre les deux pays, a-t-il estimé, ne peut se construire sur les accusations et les polémiques. Derrière cette formule se dessine une demande adressée à Madrid. Le Maroc entend être jugé sur sa coopération effective, et non tenu responsable des difficultés qui apparaissent une fois les migrants placés sous l’autorité des institutions espagnoles.
Le dossier des mineurs en fournit l’illustration la plus nette. Rabat peut se déclarer prêt à les accueillir. Cette disponibilité ne permet pas à elle seule de déclencher leur départ. Depuis les décisions rendues après les événements de 2021, les autorités espagnoles savent qu’elles doivent aller au terme d’une procédure individuelle avant d’organiser une réunification familiale.
Le débat migratoire entre les deux voisins ne se résume donc pas à une frontière qu’il faudrait contrôler davantage. Il révèle aussi une différence entre la coopération diplomatique nécessaire au retour et la capacité administrative à l’exécuter.
Sur ce terrain, les éléments rendus publics par Madrid confortent une partie centrale de l’argument développé par Rabat. Le Maroc a ouvert la voie aux retours et des milliers d’entre eux ont déjà été réalisés. Pour ceux qui restent en attente, particulièrement les mineurs, une part déterminante de la réponse se trouve désormais dans les administrations, les procédures et les tribunaux espagnols.


