La raréfaction de l’eau oblige le Maroc à changer d’échelle dans ses investissements. Longtemps structurée autour des barrages et de la mobilisation des ressources conventionnelles, la politique hydrique s’étend désormais au dessalement de l’eau de mer, aux transferts entre bassins, à la réutilisation des eaux usées et à la modernisation des réseaux. Derrière cette transformation se joue une autre bataille, moins visible mais tout aussi déterminante, celle du financement.
Le Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027 donne une première mesure de l’effort engagé. Son enveloppe atteint 143 milliards de dirhams. Ce montant couvre un ensemble de chantiers destinés à sécuriser l’alimentation en eau potable et à réduire la vulnérabilité du pays face à la succession des années de sécheresse.
Cette mobilisation intervient alors que le modèle hydrique marocain évolue rapidement. Les ressources issues des barrages et des nappes ne sont plus appelées à supporter seules l’augmentation des besoins. Le dessalement prend progressivement une place structurelle dans l’approvisionnement du Royaume.
Les objectifs fixés pour la fin de la décennie illustrent l’ampleur du changement. Les documents accompagnant le projet de loi de finances 2026 font état d’une capacité nationale de dessalement appelée à dépasser 1,7 milliard de mètres cubes par an à l’horizon 2030. Le gouvernement prévoit que cette production puisse couvrir plus de la moitié des besoins en eau potable du pays, tout en fournissant une partie des volumes nécessaires à l’irrigation.
Cette montée en puissance transforme également la structure des investissements. Le dessalement nécessite des infrastructures industrielles lourdes, mais aussi de l’énergie, des installations de transport et des réseaux capables d’acheminer les volumes produits jusqu’aux zones de consommation.
Casablanca constitue l’un des exemples les plus significatifs de cette nouvelle génération de projets. La station en construction doit atteindre une capacité totale de 300 millions de mètres cubes par an. Une première phase de 200 millions de mètres cubes est prévue avant le déploiement de la capacité supplémentaire. Le projet a été conçu dans le cadre d’un partenariat public-privé, un modèle appelé à occuper une place importante dans le financement des nouvelles capacités hydriques.
Une partie de l’eau produite ne sera pas destinée aux seuls usages domestiques. Le projet d’irrigation de la zone côtière comprise entre Sidi Rahal et Azemmour prévoit ainsi de mobiliser environ 50 millions de mètres cubes d’eau dessalée chaque année pour quelque 8 000 hectares. Le coût d’investissement de cette composante est estimé par le ministère de l’Économie et des Finances à 724,59 millions de dirhams, hors expropriations.
Le dessalement modifie ainsi progressivement la frontière entre politique de l’eau, agriculture, énergie et investissement privé. Le financement d’une station ne peut plus être considéré isolément. Il s’insère dans une chaîne qui comprend la production, le transport de l’eau, son utilisation agricole ou urbaine et, dans certains cas, la production d’électricité nécessaire au fonctionnement des installations.
L’ONEE concentre une partie importante de cet effort. Le rapport sur les établissements et entreprises publics accompagnant le projet de loi de finances 2026 faisait état d’un plan d’équipement 2025-2030 de 72,3 milliards de dirhams pour l’Office. Sur cette enveloppe, 22,4 milliards de dirhams étaient affectés à la branche eau.
Les dernières données de l’Office montrent à quel point le dessalement est appelé à peser davantage dans son activité. En 2025, l’ONEE a produit 1,417 milliard de mètres cubes d’eau potable. Les eaux de surface représentaient 977,8 millions de mètres cubes, les ressources souterraines 367,2 millions et le dessalement 72,5 millions. L’Office prévoit désormais que la capacité de dessalement destinée à l’eau potable dépasse 1,3 milliard de mètres cubes par an à l’issue de son programme d’équipement 2026-2030. Cette ressource contribuerait alors à satisfaire 63 % des besoins en eau potable, contre 13 % en 2025 et moins de 8 % en 2023.
Le recours aux ressources non conventionnelles ne repose pas uniquement sur les finances publiques. Les institutions financières internationales occupent une place croissante dans le montage financier de la transition hydrique.
La Banque mondiale a approuvé en juillet 2023 un financement de 350 millions de dollars pour soutenir la sécurité et la résilience hydriques du Maroc. Le programme accompagne notamment la mise en œuvre du PNAEPI et s’inscrit dans la perspective du Plan national de l’eau à l’horizon 2050.
Le financement ne porte pas seulement sur l’augmentation de la production. Il soutient également la gouvernance du secteur, la gestion des nappes, l’amélioration des données hydriques, la performance des agences de bassins et la réduction des pertes dans les réseaux.
La question des fuites représente en effet un gisement d’eau considérable. Dans son évaluation du secteur marocain, la Banque mondiale estimait les pertes physiques dans les réseaux de distribution autour de 24 %, avec des écarts importants selon les villes. Aux pertes de distribution peuvent s’ajouter celles liées au transport et au traitement de l’eau.
Réduire ces volumes revient donc à créer une ressource supplémentaire sans construire systématiquement de nouvelles capacités de production. Le programme de 350 millions de dollars de la Banque mondiale vise notamment une économie de 25 millions de mètres cubes d’eau potable dans les réseaux de distribution. Ce volume correspond, selon l’institution, à la consommation annuelle des provinces d’El Jadida et de Sidi Bennour.
La Banque africaine de développement intervient elle aussi dans le financement de cette transformation. En décembre 2024, le Maroc et la BAD ont signé un accord de 104,7 millions d’euros consacré à un projet de digitalisation, de renforcement de la production et d’amélioration de la performance de l’eau potable. L’objectif porte à la fois sur la sécurisation de la production, les performances techniques des infrastructures et la numérisation des processus.
La Banque européenne d’investissement a renforcé cette dynamique en 2025 avec un financement de 70 millions d’euros accordé à l’ONEE. Le projet financé représente un coût total estimé à 140 millions d’euros. Il doit contribuer à moderniser la production et le transport d’eau potable, notamment dans les petites et moyennes villes et dans les territoires ruraux. Le financement bénéficie du soutien de l’Union européenne à travers son dispositif de garantie.
Ces opérations montrent la diversité des instruments désormais mobilisés. Budget de l’État, investissements des établissements publics, prêts multilatéraux, garanties européennes et capitaux privés peuvent intervenir simultanément dans la construction du nouveau système hydrique.
Le secteur privé est particulièrement présent lorsque les infrastructures peuvent être organisées autour de contrats de long terme. Le développement du dessalement favorise ce type de montage en raison du caractère industriel des installations et de la possibilité de contractualiser leur construction, leur exploitation et la fourniture d’eau sur plusieurs années.
Le Groupe OCP participe également à l’accélération des investissements dans les ressources non conventionnelles. En février 2024, la BAD et OCP ont signé trois accords de prêt représentant 188 millions de dollars dans le cadre du programme d’investissement vert du groupe. Deux de ces financements, respectivement de 150 millions de dollars apportés par la BAD et de 18 millions provenant du Fonds climatique Canada-BAD, doivent contribuer à la construction de trois unités modulaires de dessalement. Leur capacité cumulée est annoncée à 110 millions de mètres cubes par an.
Ces installations répondent aux besoins industriels du groupe, mais participent également à une réorganisation plus large de l’utilisation de la ressource. À Safi et El Jadida, l’utilisation d’eau dessalée par OCP a permis d’intégrer l’approvisionnement urbain à cette nouvelle architecture hydrique. Les données officielles publiées en 2025 indiquaient notamment que Safi était alimentée à 100 % en eau potable issue du dessalement.
Le Maroc ne mise toutefois pas exclusivement sur la production d’eau nouvelle. La réutilisation des eaux usées traitées constitue un autre volet du programme d’investissement.
En 2024, environ 53 millions de mètres cubes d’eaux usées traitées ont été réutilisés. Ces ressources servaient notamment à l’arrosage de 30 golfs et espaces verts répartis dans 16 communes ainsi qu’à six projets industriels. L’objectif annoncé est de porter la capacité à 100 millions de mètres cubes à l’horizon 2027 puis à 350 millions en 2035.
L’effort financier associé est conséquent. Le programme d’assainissement couvrant la période 2025-2034 dispose d’une enveloppe annoncée de 56 milliards de dirhams. Sur ce montant, 27 milliards doivent accompagner la poursuite de 389 projets, tandis que 29 milliards sont destinés à 694 nouveaux projets d’assainissement et de réutilisation des eaux usées. À fin 2024, les investissements cumulés dans l’assainissement liquide avaient déjà atteint 48,58 milliards de dirhams.
La réutilisation répond à une logique financière différente du dessalement. Chaque mètre cube réemployé pour l’arrosage, certains usages industriels ou l’irrigation permet de préserver une quantité équivalente d’eau de meilleure qualité pour les usages qui l’exigent. Elle permet aussi de valoriser des infrastructures d’assainissement qui ne sont plus seulement considérées sous l’angle du traitement des rejets.
Les transferts entre bassins constituent le troisième grand pilier de cette architecture. L’interconnexion entre les bassins du Sebou et du Bouregreg a ouvert la voie à une politique plus large de circulation de l’eau entre les territoires disposant de ressources et ceux confrontés aux déficits. Les autorités travaillent également sur des transferts impliquant notamment les bassins du Laou, du Loukkos et de l’Oum Er Rbia.
Ces infrastructures imposent elles aussi des investissements importants dans les conduites, les stations de pompage et l’énergie nécessaire au transport. Leur logique diffère du dessalement mais répond au même objectif de sécurisation. Il s’agit de réduire la dépendance d’une région à ses seules ressources locales et de construire progressivement un système hydrique davantage interconnecté.
Le financement de l’eau devient dès lors un exercice d’arbitrage entre plusieurs solutions. Construire de nouvelles capacités de dessalement augmente la ressource disponible mais implique des dépenses d’investissement et d’exploitation durables. Transférer l’eau nécessite de lourdes infrastructures. Réhabiliter les réseaux peut réduire les pertes. Réutiliser les eaux usées exige des stations de traitement et des circuits adaptés à leurs nouveaux usages.
L’enjeu financier consiste donc moins à privilégier une technologie unique qu’à financer simultanément plusieurs composantes d’un système devenu plus complexe.
Cette transformation ouvre aussi davantage le secteur aux mécanismes de la finance durable. Les projets hydriques répondent directement aux enjeux d’adaptation au changement climatique et peuvent, selon leurs caractéristiques, mobiliser des financements concessionnels, des prêts d’institutions multilatérales, des garanties ou des capitaux privés.
La présence croissante des bailleurs internationaux en fournit déjà une illustration. La Banque mondiale a engagé 350 millions de dollars pour son programme consacré à la sécurité hydrique. La BAD a signé un financement de 104,7 millions d’euros avec le Maroc pour la production et la performance de l’eau potable, tout en apportant avec ses partenaires 168 millions de dollars aux unités de dessalement d’OCP. La BEI a, de son côté, mobilisé 70 millions d’euros en faveur de l’ONEE en 2025.
Les montants ne sont pas directement additionnables, car ils correspondent à des programmes, des bénéficiaires et des périodes différents. Ils montrent néanmoins que la sécurité hydrique est devenue un terrain majeur de mobilisation des financements climatiques et de développement au Maroc.
La structure même des investissements est appelée à continuer d’évoluer. Le recours aux partenariats public-privé pour certaines grandes infrastructures permet de mobiliser des capitaux et des compétences d’exploitation privés tout en maintenant les projets dans le cadre des objectifs publics de sécurité hydrique.
Cette évolution ne réduit pas pour autant le rôle de l’État et des entreprises publiques. Les 143 milliards de dirhams mobilisés dans le cadre du PNAEPI 2020-2027 donnent la mesure de l’engagement nécessaire. Les financements multilatéraux et privés interviennent en complément d’un effort national qui porte simultanément sur la production, les réseaux, l’assainissement, l’irrigation et les transferts d’eau.
À l’horizon 2030, la transformation devrait être particulièrement visible dans le dessalement. Avec une capacité nationale visée de plus de 1,7 milliard de mètres cubes par an, le Maroc entend faire de l’eau de mer une composante durable de son approvisionnement. En parallèle, le développement de la réutilisation, la réduction des pertes et les interconnexions doivent limiter la pression sur les ressources conventionnelles.
Le défi hydrique marocain devient ainsi indissociable d’un défi financier. Il ne s’agit plus uniquement de mobiliser davantage d’eau, mais de trouver les capitaux nécessaires à des infrastructures coûteuses, de répartir les investissements entre acteurs publics et privés et d’assurer leur financement sur plusieurs décennies.
À mesure que le mix hydrique se transforme, la finance durable prend une dimension très concrète. Elle se mesure en stations de dessalement, en kilomètres de réseaux modernisés, en capacités d’épuration, en volumes réutilisés et en infrastructures reliant les bassins. La capacité du Maroc à sécuriser son eau dépendra aussi de sa faculté à financer durablement cette nouvelle architecture.



