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dimanche 26 mai 2024

« African Women’s Voices » : une étude inédite du BCG sur la perception du rôle des femmes dans les sociétés africaines

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Un nouveau rapport du Boston Consulting Group met en lumière les perceptions différentes du rôle des femmes dans les sociétés africaines, et l’impact important de ces narratifs sur la participation économique des femmes, vecteur majeur de croissance pour le continent.

Pour rappel, la Banque mondiale a estimé qu’une participation paritaire des femmes à l’emploi pourrait générer 20% de croissance du PIB africain, et jusqu’à 40% au Maroc.

Outre les chantiers structurels relatifs à l’accès des femmes à l’éducation, à la santé, au capital, etc., la croissance économique africaine passera nécessairement par une évolution de ce narratif, avec un rôle central du législateur, des éducateurs et des médias.

Il y a une décennie de cela, la participation économique des femmes progressait dans de nombreux pays, et l’Afrique réalisait des progrès significatifs en matière de réduction des inégalités hommes/femmes. Cependant, une vague de défis macroéconomiques, suivie par la pandémie de COVID-19, ont entraîné depuis 2016 une régression de la participation économique des femmes plus marquée en Afrique que partout ailleurs dans le monde. Selon un nouveau rapport du Boston Consulting Group (BCG), il ne sera possible d’évoluer vers une plus grande participation économique des femmes que si le discours sur leur place dans les sociétés africaines évolue.

L’étude, intitulée « African Women’s Voices: Reframing the Narrative on Women’s Roles in African Societies, » se fonde sur une enquête menée auprès de 6000 femmes et hommes en Afrique du Sud, en Égypte, en Éthiopie, au Kenya, au Maroc et au Nigeria (représentant 60 % du PIB du continent.) Elle a pour objet de mieux comprendre leur perception quant aux principaux obstacles rencontrés en matière d’émancipation économique des femmes et à leurs rôles dans leurs sociétés.

Un recul de la participation économique des femmes africaines depuis 2016
Entre 2010 et 2016, l’Afrique a réduit les inégalités entre les hommes et les femmes plus rapidement que n’importe quelle autre région du monde. En 2016, cette cadence a ralenti en raison d’une crise des matières premières, suivie d’une récession mondiale et de l’apparition de la pandémie.

Alors que le monde renoue avec la normalité post COVID-19, le continent africain doit intensifier ses efforts pour réduire les disparités entre les hommes et les femmes. « Si la participation économique des femmes africaines retrouvait le rythme observé entre 2010 et 2016, le continent pourrait venir à bout des disparités hommes-femmes 60 ans plus tôt que le laisse présager le rythme actuel, » commente Zineb Sqalli, Managing Director & Partner du BCG à Casablanca.

Au niveau continental, le ratio de parité hommes-femmes en Afrique est aujourd’hui semblable à la moyenne mondiale. Selon le Gender Gap Report 2022 publié par le World Economic Forum (WEF), le score africain est de 0,69 et la moyenne mondiale est de 0,71 (1,0 représentant la parité entre les sexes.) Cependant, on observe une grande disparité en matière de parité à travers le continent. Sur les 146 pays inclus dans le rapport du WEF, le Rwanda se classe 6ème, la Namibie 8ème et l’Afrique du Sud 20ème, alors que la moitié des 50 derniers pays du classement mondial sont africains, y compris le Nigeria 123ème, le Maroc 136ème et le Congo 144ème.

L’analyse réalisée par le BCG portant sur le niveau d’éducation et la participation économique des femmes africaines a révélé que les pays peuvent être classés en trois archétypes, chacun assorti d’un profil spécifique.

Afrique du Nord : au cours des 20 dernières années, des pays comme le Maroc et l’Égypte ont considérablement amélioré l’accès à l’enseignement primaire et secondaire pour les filles. Pourtant, les femmes demeurent largement en dehors du marché du travail et le principal obstacle semble résider dans des croyances profondément ancrées concernant le rôle des femmes au sein de la société, autant auprès des hommes que des femmes. Environ la moitié des personnes interrogées au Maroc et en Égypte, hommes et femmes confondus, ont déclaré que les femmes ne devraient pas travailler si le mari ou le père gagne suffisamment d’argent pour subvenir aux besoins du ménage. A contrario, seuls 12 % des femmes et 15% des hommes en Afrique subsaharienne sont de cet avis. Près de 90 % des hommes interrogés dans ce segment ont déclaré que les femmes devraient aller à l’école pour être instruites et respectées, et non pour être financièrement indépendantes ; et 39% des femmes pensent que l’éducation supérieure est plus importante pour les hommes que pour les femmes.

« Le modèle de réussite pour une femme marocaine est d’être une femme dont les enfants (mâles) réussissent, » déclare une participante à l’étude à Casablanca.

Ces pays disposent d’un vivier de femmes éduquées, mais leurs économies n’en tirent pas suffisamment profit en raison de ce narratif, en cause dans leur faible participation au marché du travail. Pour rappel, le Maroc enregistre le 8ème plus faible (139ème/ 146 pays) taux de participation des femmes à l’économie dans le monde, estimé à 20%. Pour y pallier, les femmes doivent être valorisées en tant qu’agents économiques, capables de générer de la valeur pour leurs entreprises, communautés et pays, au-delà de leurs rôles d’éducatrices et de mères.

Afrique australe et Afrique de l’Est (hors Éthiopie) :

en matière d’émancipation économique des femmes, cette région a réalisé des progrès significatifs, non seulement grâce à des efforts constants visant à promouvoir l’éducation des filles, mais également grâce à divers programmes et initiatives qui soutiennent les femmes en entreprises et les entrepreneures. Les femmes relevant de cet archétype sont cependant toujours confrontées à des obstacles importants. En effet, près de 75 % d’entre elles ont déclaré être confrontées à des violences à caractère sexiste, et plus de 30 % à des violences domestiques (contre 25 % et 4 %, respectivement, en Afrique du Nord). Plus de 60 % des adolescentes ont déclaré avoir été victimes de harcèlement à l’école, ce qui constitue l’une des principales causes d’abandon scolaire. Dans ces pays, le ‘narratif’ autour du rôle des femmes a en réalité déjà évolué ces quinze dernières années. Les femmes ont investi massivement différents secteurs d’activité et leur contribution à l’économie est admise, comme en témoigne ‘Mbokodo’ cette expression utilisée en Afrique du Sud pour désigner les femmes fortes.
« J’ai le sentiment que l’autonomie que nous femmes sud-africaines avons acquise en travaillant, fait que nous sommes perçues comme une menace, ce qui peut expliquer l’ampleur des violences, notamment domestiques, » déclare une des personnes interrogées à Johannesburg par l’étude. Un nouveau changement dans le narratif doit donc s’opérer pour une cohabitation plus harmonieuse et une valeur plus forte générée par la participation économique des femmes à l’économie : les femmes comme partenaires des hommes dans la création de richesses pour leurs pays et leurs communautés, pour le bien de tous.

Afrique centrale et Afrique de l’Ouest :
dans des pays comme le Nigéria et l’Éthiopie, les femmes accusent un niveau d’éducation extrêmement faible, le plus faible d’Afrique et du monde. En effet, 40 % des filles abandonnent l’école au terme de l’école primaire, près de 50 % avant l’âge de 18 ans (contre 30 % et 20 % en Afrique du Nord et du Sud-Est, respectivement) et seulement 5 % parviennent à franchir les portes de l’université. Ainsi, bien que plus de 80 % de ces femmes occupent un emploi, leur manque d’éducation les cantonne à des emplois très faiblement rémunérés et ne leur permet guère de s’émanciper économiquement en comparaison aux femmes d’autres régions africaines.
42 % des femmes participants à l’enquête ont parlé de leur manque d’indépendance (vs. 27% en Afrique Australe et de l’Est et 14% en Afrique du Nord). Les entretiens et focus groups ont révélé que les parents pensent parfois que l’éducation des garçons est plus importante que celle des filles étant donné qu’ils sont considérés comme les gagnes pains principaux de leurs foyers ; d’autre part, ils pensent que marier leurs filles tôt pourrait améliorer leur statut économique. Ironiquement, ne pas envoyer ces dernières à l’école est plus susceptible de limiter leurs revenus.

Là encore, le discours doit évoluer. Au lieu d’être considérées comme un acteur économique de second rang au sein du foyer apportant uniquement un complément de revenus, les femmes doivent être perçues comme des individus indépendants et économiquement autonomes.

Lutte contre les violences faites aux femmes
Si les défis auxquels les femmes sont confrontées diffèrent selon les régions d’Afrique, la violence et l’insécurité y sont omniprésentes et touchent les femmes de tous âges, de tous niveaux de revenus et de tous niveaux d’éducation dans tous les pays du continent.
La violence domestique est extrêmement prédominante en Afrique subsaharienne. L’Afrique du Sud est de loin la plus durement touchée, avec 84 % des femmes affirmant qu’il s’agit de la plus grande difficulté qu’elles rencontrent dans leur pays, suivi par l’Éthiopie (70%), le Kenya (64%), et le Nigéria (61%).
En Afrique du Nord, la violence revêt une autre forme, celle de l’insécurité dans l’espace public, citée comme la 2e plus grande difficulté (après l’accès à l’emploi) : 36% des femmes au Maroc et 33% des femmes en Égypte disent que la sécurité dans les endroits publics est le principal défi auquel elles sont confrontées.

Législation, éducation et médias pour renouveler le narratif
Pour l’heure, la plupart des investissements nationaux et aides internationales en faveur de l’émancipation des femmes en Afrique ciblent les besoins en infrastructures dans les domaines de la santé, de l’éducation et de l’emploi. S’il est indéniable que ces leviers sont effectivement importants, les actions volontaristes visant à faire évoluer les normes sociales et le rôle des femmes au sein de la société sont également capitales, et souvent peu investies.
La législation est un puissant moyen de s’attaquer à la question des normes sociales. En plus d’imposer des comportements différents, elle suscite aussi des débats au sein des communautés tout en les sensibilisant par la même occasion. Par exemple, les lois qui fixent des quotas de représentation sont considérées comme un premier pas dans la bonne direction. La loi espagnole pour la parité a notamment contribué à amener le pays au rang de leader mondial de 2022 en matière de parité hommes-femmes pour les travailleurs professionnels et techniques, les femmes constituant 50 % de cette catégorie.
L’éducation – et ce dès le plus jeune âge – a un rôle capital à jouer dans la déconstruction des stéréotypes de genre. Dans les pays les plus avancés en la matière, le programme scolaire ainsi que la formation des enseignants mettent l’accent sur l’égalité des genres et sur des rôles non stéréotypés. « Cette approche peut être particulièrement efficace en Afrique compte tenu de la jeunesse de la population et du focus que mettent plusieurs gouvernements africains sur l’éducation en tant que priorité nationale, » explique Zineb Sqalli.
Les médias traditionnels, et surtout les réseaux sociaux qui sont aujourd’hui utilisés par plus de la moitié de la population africaine, peuvent également avoir un impact considérable sur les perceptions et les croyances de la société à l’égard des femmes. Davantage de « role models » féminins doivent être mis en avant et célébrées pour leurs contributions économiques à leurs entreprises et à leurs pays, au-delà de leur rôle de mères de famille.
L’autonomisation économique des femmes est un levier majeur de développement des pays africains. Pour y parvenir, le rôle des femmes dans les sociétés africaines doit évoluer, pour le plus grand bénéfice de tous.

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