L’idée peut séduire à première vue. Dans un pays confronté au stress hydrique, à la pression urbaine et aux besoins croissants en services publics, fixer une limite à la population pourrait apparaître comme une réponse simple à des problèmes devenus lourds. L’exemple suisse, où une initiative populaire propose de contenir la population résidente permanente à 10 millions d’habitants, relance cette question sous un angle plus large. Le Maroc pourrait-il, lui aussi, envisager un plafond démographique. Et surtout, une telle mesure aurait-elle du sens.
La comparaison avec la Suisse éclaire le débat, mais elle en montre aussi les limites. Dans le cas helvétique, la question démographique est d’abord liée à l’immigration. Le pays attire une main-d’œuvre étrangère importante, dont dépend une partie de son économie. Les partisans d’un plafonnement invoquent la pression sur le logement, les transports, les infrastructures et l’environnement. Ses opposants redoutent, eux, un choc sur le marché du travail, les retraites et les finances publiques.
Le Maroc se trouve dans une situation radicalement différente. Sa croissance démographique ne repose pas sur une immigration massive. Elle s’inscrit dans une transition déjà avancée, marquée par un ralentissement de l’accroissement naturel, une urbanisation soutenue et une transformation profonde de la structure par âge. Le Royaume n’est plus dans une dynamique d’explosion démographique. Il entre progressivement dans une phase où le vieillissement devient l’un des sujets majeurs des prochaines décennies.
Le recensement de 2024 a établi la population marocaine à près de 36,8 millions d’habitants. La progression se poursuit, mais à un rythme moins rapide qu’auparavant. Les projections disponibles annoncent une population autour de 43 millions d’habitants à l’horizon 2050. Ce n’est pas une stagnation, mais ce n’est plus la poussée démographique des décennies passées. Le pays ne doit donc pas raisonner comme s’il faisait face à une croissance hors de contrôle.
Le vrai sujet est ailleurs. Le Maroc doit gérer une population plus urbaine, plus âgée et plus exigeante en matière d’emploi, de logement, de santé, d’éducation, de mobilité et d’accès à l’eau. Un plafond démographique national donnerait l’illusion d’une solution globale, alors que les tensions sont d’abord territoriales, économiques et sociales.
Casablanca, Tanger, Marrakech, Agadir ou Rabat ne subissent pas seulement la pression du nombre. Elles concentrent l’activité, les emplois, les universités, les soins, les investissements et les espoirs d’ascension sociale. À l’inverse, plusieurs territoires intérieurs perdent une partie de leurs jeunes actifs ou peinent à retenir leurs compétences. Le problème n’est donc pas uniquement combien de Marocains vivent dans le Royaume. Il est aussi où ils vivent, dans quelles conditions, avec quelles perspectives et avec quels services.
Le risque d’un plafonnement serait de répondre à une mauvaise question. Réduire ou contenir artificiellement la population ne résoudrait ni le chômage, ni la crise de l’eau, ni les inégalités territoriales, ni les difficultés du système éducatif. Un pays peut compter moins d’habitants tout en gardant les mêmes fragilités si son économie ne crée pas assez d’emplois productifs, si ses villes sont mal planifiées et si ses ressources sont mal réparties.
Le marché du travail reflète cette impasse. Le Maroc dispose encore d’une population active importante, mais il peine à l’intégrer pleinement. Le chômage des jeunes reste relativement élevé, la participation économique des femmes n’est pas assez suffisante et une partie de la jeunesse se retrouve hors emploi, et même hors formation et hors études. Dans ces conditions, le défi n’est pas de réduire le nombre de futurs actifs. Il est de transformer ce potentiel humain en force productive, qualifiée et mieux insérée dans l’économie formelle.
La Suisse craint qu’un plafonnement de sa population réduise l’apport de travailleurs étrangers et fragilise ses retraites. Le Maroc doit regarder cette alerte avec attention. Le Royaume avance vers un vieillissement plus marqué. La part des personnes âgées augmentera fortement dans les prochaines décennies, ce qui pèsera sur les régimes de retraite, les dépenses de santé et les solidarités familiales. Si la population en âge de travailler ne progresse pas suffisamment en emploi réel et déclaré, la soutenabilité sociale deviendra plus difficile.
Limiter la population pourrait donc affaiblir demain ce que le pays peine déjà à mobiliser aujourd’hui. Le Maroc n’a pas trop de jeunes. Il n’a pas encore réussi à offrir à tous ses jeunes les conditions d’une pleine contribution économique et sociale. Ce diagnostic change tout. Le problème n’est pas démographique au sens strict. Il tient à l’adéquation des formations, à l’investissement, à l’industrialisation, à l’entrepreneuriat, à l’emploi féminin et à la capacité des territoires à créer de la valeur.
La contrainte hydrique reste l’argument le plus sérieux en faveur d’un débat sur les limites. Le Maroc vit sous une pression durable sur l’eau, aggravée par les sécheresses, le changement climatique, la croissance urbaine et certains choix productifs. Mais là encore, le nombre d’habitants ne suffit pas à expliquer la crise. Les usages agricoles, les pertes dans les réseaux, l’efficacité de l’irrigation, le dessalement, la réutilisation des eaux usées et la tarification jouent un rôle déterminant. Plafonner la population ne remplacerait pas une politique de l’eau rigoureuse.
La même logique vaut pour le logement. La pression foncière dans les grandes villes ne vient pas seulement de la démographie. Elle vient de la rareté du foncier mobilisable, de la spéculation, de l’étalement urbain, du coût du crédit, de la faiblesse de certaines politiques locatives et du déséquilibre entre bassins d’emploi et zones d’habitat. Agir sur la population sans agir sur ces paramètres reviendrait à déplacer le débat au lieu de le traiter.
Un plafond démographique poserait aussi une question politique et éthique majeure. Comment l’appliquer au Maroc. Par des restrictions sur les naissances. Par des politiques fiscales dissuasives. Par une limitation de certains droits sociaux. Ces pistes seraient à la fois sensibles, inefficaces et incompatibles avec une approche moderne des droits individuels. Les expériences internationales montrent que les politiques coercitives en matière de population produisent souvent des déséquilibres sociaux profonds, notamment lorsqu’elles touchent la famille, les femmes ou les catégories les plus vulnérables.
La seule voie défendable est celle d’une stabilisation libre, progressive et accompagnée. Elle passe par l’éducation des filles, l’emploi des femmes, l’accès aux soins, la protection sociale, la planification familiale volontaire, la lutte contre le décrochage scolaire et l’élévation du niveau de vie. Ce sont ces leviers qui permettent aux sociétés de maîtriser durablement leur dynamique démographique sans brutalité administrative.
Le Maroc n’a donc pas besoin d’un plafond. Il a besoin d’une stratégie démographique assumée. Cette stratégie devrait relier les politiques de population aux choix économiques, territoriaux et environnementaux. Elle devrait anticiper le vieillissement, renforcer l’emploi formel, investir dans les villes moyennes, réduire les écarts régionaux, sécuriser l’eau et adapter les services publics à une population plus urbaine et plus âgée.
L’exemple suisse a le mérite de poser une question utile. À partir de quel moment une société estime-t-elle que son modèle ne peut plus absorber la croissance de sa population. Mais la réponse marocaine ne peut pas être copiée. En Suisse, le débat porte largement sur l’immigration et sur la capacité d’un pays à préserver ses équilibres. Au Maroc, il doit porter sur la capacité du développement à suivre les besoins sociaux, à créer de l’emploi et à rendre les territoires plus équilibrés.
La tentation du chiffre est forte. Fixer un seuil donne l’impression de reprendre le contrôle. Mais le Maroc n’a pas devant lui un simple problème de quantité humaine. Il a un enjeu de qualité du développement. Le pays devra faire vivre, former, employer, soigner et loger une population encore en hausse, avant d’affronter un vieillissement plus lourd. Cette équation ne se résout pas par un plafond. Elle exige une planification plus fine, plus courageuse et plus cohérente. Dans cette perspective, la priorité n’est pas de limiter les Marocains. Elle est de mieux préparer le Maroc à sa population réelle, celle d’aujourd’hui et celle de demain.
Mohamed MOUNADI

