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lundi 2 février 2026

Le Maroc trace sa propre voie dans la recherche sur le cannabis médical

Douleur chronique, épilepsie sévère, soins palliatifs… Le cannabidiol (CBD) fait naître de réels espoirs dans les cercles médicaux, notamment pour les patients en situation d’impasse thérapeutique. Sans être une solution universelle, cette molécule dérivée du cannabis offre des perspectives intéressantes, à condition d’en encadrer strictement l’usage. C’est dans cette optique que l’Université Mohammed VI des sciences et de la santé (UM6SS), en partenariat avec le Centre Mohammed VI de la recherche et de l’innovation (CM6RI), a organisé à Casablanca une rencontre scientifique réunissant chercheurs, médecins, décideurs publics et industriels.

Alors que la loi 13-21 encadre désormais une filière légale de production et de transformation du cannabis à usage médical, le Maroc amorce un tournant stratégique : celui d’une appropriation scientifique et clinique de cette substance, avec l’ambition de produire ses propres standards.

Premier jalon concret de cette nouvelle ère, un produit marocain, Beldiya Plus°, a récemment été prescrit à l’étranger. En parallèle, 45 autres références sont actuellement en développement, mêlant expertise nationale et exigences pharmaceutiques internationales.

Le professeur Khalid Saïr, directeur général du site Casablanca de la Fondation Mohammed VI des sciences et de la santé, a rappelé l’enjeu central, sortir le CBD des polémiques pour le réinscrire dans le champ de la science. Les données s’accumulent dans plusieurs spécialités (neurologie, oncologie de support, soins palliatifs) mais leur intégration ne saurait se faire sans rigueur méthodologique, ni sans cadre éthique.

Au cœur de cette dynamique, les institutions académiques sont appelées à jouer un rôle structurant : former les professionnels, faire dialoguer la recherche et la clinique, et bâtir des référentiels nationaux. Un chantier qui s’inscrit dans une vision plus large de souveraineté sanitaire, comme l’a souligné Muhammadin Boubekri, président du Conseil national de l’Ordre des médecins. Pour lui, le CBD devient aujourd’hui une molécule d’intérêt thérapeutique, reconnue par les systèmes de santé les plus avancés, et non plus un simple objet de débat réglementaire.

Trois piliers encadrent cette nouvelle approche : l’ANRAC assure la légalité et la traçabilité de la filière, l’UM6SS porte la formation et la recherche, et le CNOM veille au respect de l’éthique médicale. L’enjeu : un usage juste, encadré, et fondé uniquement sur les preuves scientifiques validées.

Cette approche a été renforcée par l’intervention de Mohamed El Guerrouj, directeur général de l’ANRAC. Il a évoqué une avancée décisive avec la publication des premières recommandations de prescription dans cinq spécialités, dont la médecine interne et la neurologie. D’autres disciplines, comme l’oncologie et la psychiatrie, sont en cours d’intégration. Plus de 100 produits à base de CBD sont désormais enregistrés au Maroc, et distribués dans un réseau structuré.

Le professeur Jaafar Heikel, coordinateur scientifique de la rencontre, a posé les bases d’un futur guide national de prescription. Son travail repose sur l’analyse de près de 1 700 publications internationales, dans une logique de distinction claire entre faits avérés et discours approximatifs. Le CBD est présenté comme un outil complémentaire, notamment dans les douleurs neuropathiques, la spasticité ou les troubles associés aux cancers.

Mais cet usage appelle à une extrême prudence : effets indésirables, interactions médicamenteuses, génotypage des plantes… chaque étape doit être documentée et contrôlée.

Le professeur Saber Boutayeb, directeur du CM6RI, a insisté sur la nécessité de repenser les méthodes de recherche. Plutôt que de dépendre exclusivement d’essais cliniques internationaux, le Maroc peut capitaliser sur ses propres données de vie réelle. L’objectif est de produire des connaissances pertinentes pour le contexte local, en explorant des formats innovants comme les études « N-of-1 » ou les comparateurs virtuels.

Le lien entre science et soin a été illustré avec force par la professeure Mouna Maamar. Interniste et gériatre, elle a rappelé que derrière chaque dossier médical, il y a une souffrance humaine. Dans certaines situations, le CBD peut améliorer significativement la qualité de vie, à condition d’une prescription prudente et personnalisée.

En neuropédiatrie, le Maroc engage une étape décisive avec le lancement du projet Epican. Présentée par la professeure Kaoutar Khabbache, cette étude clinique nationale vise à évaluer l’efficacité d’un extrait de CBD marocain chez 50 enfants souffrant d’épilepsies résistantes aux traitements classiques. L’objectif, réduire les crises, mais aussi restaurer la qualité de vie de l’enfant et de sa famille.

Le protocole, rigoureusement encadré, intègre des analyses génétiques pour comprendre les profils de réponse au traitement. Le CBD utilisé est issu de plantes locales, transformées par l’industrie pharmaceutique marocaine, garantissant une qualité pharmaceutique et une traçabilité complètes.

Soutenu par l’ANRAC, le CM6RI et les laboratoires Sothema, ce projet a déjà obtenu l’accord du comité d’éthique et de la CNDP. L’inclusion des patients est prévue dans les mois à venir. Le sérieux de la démarche est reconnu à l’échelle internationale, avec un enregistrement officiel auprès de l’Organisation mondiale de la santé.

Le Maroc entre ainsi dans une nouvelle phase, où science, santé et souveraineté avancent de concert.

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