Fait rarissime dans l’histoire récente de l’économie mondiale, la carte des investissements industriels est en train de se redessiner à une vitesse inhabituelle. Le dernier baromètre Trendeo-McKinsey-Institut de la réindustrialisation en dresse une photographie étonnante; les États-Unis concentrent désormais près de la moitié des investissements industriels mondiaux, avec 793 milliards de dollars en 2025. L’Union européenne suit très loin derrière. Mais l’enseignement le plus marquant est ailleurs; la Chine glisse au huitième rang mondial, alors qu’elle figurait encore parmi les tout premiers pays investisseurs il y a quelques années.
Ce recul n’a pourtant rien d’un déclin. Il traduit plutôt une stratégie assumée; les entreprises chinoises investissent désormais massivement hors de leurs frontières, mais leur investissement devient plus ciblé et localisé vers des pays bien définis. Près de 80 % des investissements industriels chinois de 2025 ont été réalisés à l’étranger. Une façon de contourner les droits de douane américains et européens, mais aussi de rapprocher la production des marchés finaux. Le monde assiste ainsi à l’émergence d’une géographie industrielle “post-Chine”, où les usines ne quittent pas l’économie chinoise, mais s’enracinent ailleurs.
Dans cette nouvelle distribution, trois pays prennent une importance particulière : le Mexique, le Vietnam et le Maroc. Le Royaume est devenu l’une des destinations les plus recherchées par les industriels chinois, notamment ceux de l’automobile, des batteries et du textile technique. Cette montée en puissance ne doit rien au hasard. Elle s’explique par un faisceau de facteurs convergents : proximité logistique de l’Union européenne, accords de libre-échange avantageux, stabilité politique, infrastructures portuaires de rang mondial et stratégie volontariste de montée en gamme industrielle.
Sur le terrain, les effets sont visibles. Des groupes chinois s’implantent dans les zones industrielles marocaines pour produire des composants automobiles, sécuriser la chaîne de valeur des batteries ou développer des unités textiles destinées au marché européen. Des investissements de plusieurs milliards de dollars sont engagés, notamment dans l’écosystème des technologies vertes où le Maroc est désormais présenté comme l’une des nouvelles plaques tournantes mondiales. Des analystes évoquent même plus de 18 milliards de dollars engagés par des industriels chinois dans les filières liées à l’électromobilité et aux matériaux pour batteries, un chiffre qui place le Royaume dans le peloton de tête des destinations mondiales pour ces industries.
Le secteur automobile illustre parfaitement cette dynamique. Alors que les États-Unis et l’Europe durcissent les règles d’accès à leurs marchés pour les fabricants chinois, produire au Maroc devient une stratégie d’évitement efficace. Les véhicules et composants assemblés sur le sol marocain n’entrent pas dans les mêmes grilles tarifaires et peuvent accéder plus facilement au marché européen. Le pays offre également un écosystème déjà mature, structuré autour de Renault, Stellantis et d’un vaste réseau d’équipementiers. Les industriels chinois viennent s’y greffer en apportant des segments entiers de chaînes de valeur jusqu’alors concentrées en Asie.
Cette reconfiguration industrielle n’est pas un mouvement marginal. Elle s’inscrit dans une recomposition géopolitique plus large. La Chine continue d’exporter son modèle industriel, mais le fait désormais par implantation directe, en choisissant les territoires les plus adaptés pour contourner les barrières et consolider ses parts de marché. Le Maroc apparaît ainsi comme un point d’équilibre stratégique : assez proche de l’Europe pour réduire les coûts logistiques, assez intégré dans les chaînes mondiales pour offrir une plateforme crédible, et suffisamment attractif pour accueillir des industries à haute valeur ajoutée.
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement les flux d’investissements. Le Maroc s’inscrit dans une transformation profonde des chaînes de production mondiales. Il n’est plus seulement un réceptacle d’usines en quête de relocalisation, mais l’une des nouvelles bases arrière de la mondialisation reconfigurée, en prise directe avec les stratégies industrielles chinoises. Dans ce mouvement global où chaque pays tente de réinventer sa place, le Royaume avance comme un acteur discret mais déterminant, qui profite de la recomposition pour consolider son ambition de devenir un hub industriel incontournable entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie.





