Le débat européen sur les interconnexions électriques regarde de plus en plus vers le Sud. Après les tensions observées sur les réseaux ibériques et la montée rapide des renouvelables, le Maroc apparaît comme l’un des partenaires naturels de cette nouvelle architecture énergétique entre l’Europe et le bassin méditerranéen.
La récente sortie médiatique de Hitachi Energy s’inscrit dans ce contexte. Le groupe défend une accélération des liaisons électriques transfrontalières afin de mieux absorber les pics de consommation, intégrer davantage d’énergies renouvelables et renforcer la sécurité des réseaux. Cette lecture concerne directement le Royaume, déjà engagé dans une trajectoire de développement massif de ses capacités renouvelables et régulièrement cité dans les projets de connexion électrique avec l’Europe.
Le signal venu du Portugal donne à cette orientation une portée particulière. Lisbonne étudie une interconnexion avec le Maroc afin de disposer d’une source d’électricité supplémentaire en cas de rupture d’approvisionnement. L’idée n’est pas nouvelle. Rabat et Lisbonne avaient déjà avancé sur ce dossier, avec des discussions autour d’un câble sous-marin destiné à relier les deux pays. Déjà en 2018, le Maroc et le Portugal prévoyaient de lancer des appels d’offres après les études techniques et financières du projet.
Ce retour du dossier marocain intervient dans une Europe devenue plus attentive à la résilience de ses réseaux. Après la panne majeure qui avait touché la péninsule Ibérique en 2025, l’Espagne et le Portugal avaient demandé à l’Union européenne d’appuyer de nouvelles interconnexions avec la France. Les deux pays dénonçaient alors leur faible niveau de connexion avec le reste du continent, un facteur de vulnérabilité lors des épisodes de tension électrique.
Dans ce paysage, le Maroc dispose d’un avantage stratégique. Sa position géographique le place au croisement de l’Afrique, de l’Europe et de l’Atlantique. Son potentiel solaire et éolien, notamment dans les provinces du Sud, lui permet de prétendre à un rôle plus large que celui de simple marché régional. Le Royaume peut devenir une plateforme d’échange électrique, capable de contribuer à la sécurité d’approvisionnement européenne tout en valorisant ses propres investissements dans les énergies propres.
Le plan marocain d’équipement électrique renforce cette trajectoire. L’ONEE a adopté un programme 2025-2030 visant à augmenter la capacité installée de 15 gigawatts, dont 13 gigawatts issus des renouvelables, pour un investissement estimé à 120 milliards de dirhams. Ce saut capacitaire donne au Maroc une place particulière dans les scénarios méditerranéens de transport d’électricité bas carbone.
Le projet Elmed entre l’Italie et la Tunisie montre que cette dynamique n’est plus seulement théorique. Terna et la STEG ont confié à Hitachi Energy un contrat de 770 millions d’euros pour les stations de conversion de cette liaison. L’infrastructure reliera les réseaux italien et tunisien par courant continu haute tension et disposera d’une capacité de 600 mégawatts. Hitachi Energy présente Elmed comme la première interconnexion à courant continu entre l’Europe et l’Afrique du Nord.
La Commission européenne considère également Elmed comme un projet contribuant à l’intégration des réseaux électriques européens et nord-africains, avec un rôle attendu dans le développement des renouvelables en Tunisie. Cette reconnaissance confirme que Bruxelles ne regarde plus le sud de la Méditerranée uniquement comme une zone de production, mais comme une composante de la sécurité énergétique régionale.
Pour le Maroc, cette évolution ouvre une fenêtre stratégique. Si l’Italie et la Tunisie avancent sur Elmed, une liaison Maroc Portugal placerait le Royaume au cœur du corridor atlantique de l’électricité. Elle offrirait à la péninsule Ibérique une source complémentaire, tout en donnant au Maroc un débouché supplémentaire pour ses capacités renouvelables futures.
La technologie mise en avant par Hitachi Energy est centrale dans cette équation. Le courant continu haute tension permet de transporter l’électricité sur de longues distances avec moins de pertes que les solutions classiques en courant alternatif. Il est particulièrement adapté aux câbles sous-marins et aux échanges entre systèmes électriques éloignés. C’est ce type d’architecture qui rend crédibles les projets méditerranéens et atlantiques reliant l’Afrique du Nord à l’Europe.
L’enjeu dépasse la seule exportation d’électricité. Une interconnexion permet aussi d’équilibrer les réseaux. Lorsque la production renouvelable dépasse la demande locale, l’excédent peut être envoyé vers un autre marché. Lorsque la consommation augmente ou qu’un incident fragilise un réseau, l’électricité peut circuler dans l’autre sens. Cette flexibilité devient essentielle avec la montée du solaire et de l’éolien, dont la production varie selon les conditions météorologiques.
Le Maroc peut tirer parti de cette logique à condition de maintenir le rythme d’investissement dans le réseau, le stockage, la production renouvelable et les capacités de pilotage. La réussite d’une interconnexion ne repose pas seulement sur un câble. Elle dépend aussi de la robustesse du système électrique national, de la capacité à gérer les flux, du cadre contractuel et de la coordination avec les opérateurs européens.

