La filière marocaine du cannabis médical se développe à vue d’oeil. Plus de 160 produits sont désormais enregistrés et près de 600 points de vente ont déjà été approvisionnés. La réglementation est en place, la production existe et les premiers circuits de distribution fonctionnent. Reste désormais à faire entrer ces produits dans la pratique médicale courante.
C’est sur ce terrain que se joue une partie de l’avenir de la filière. Sans prescriptions suffisantes, les débouchés risquent de rester trop étroits pour absorber la production et maintenir l’équilibre économique construit depuis la légalisation.
Mohamed El Guerrouj, directeur général de l’Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis, met en garde contre cet effet de chaîne. Une demande insuffisante pourrait conduire les opérateurs à réduire leurs achats auprès des agriculteurs, fragilisant à terme tout le dispositif.
L’enjeu est d’autant plus important que la légalisation avait aussi pour objectif d’intégrer progressivement les petits cultivateurs dans un circuit légal et encadré. La viabilité économique de leur activité dépend donc directement de l’existence d’un marché capable d’absorber les récoltes.
Le prochain chantier concerne désormais les médecins. L’ANRAC et la Société marocaine des sciences médicales ont engagé un travail avec les professionnels de santé, les chercheurs, les universitaires et les sociétés savantes afin de préciser les conditions de recours au cannabis médical.
Plus de 57 sociétés savantes nationales participent à cette réflexion. Les premiers protocoles thérapeutiques ont déjà été validés pour plusieurs pathologies chroniques.
Moulay Saïd Afif, président de la Société marocaine des sciences médicales, cite notamment les hépatites B et C, la maladie de Crohn et la rectocolite hémorragique parmi les pathologies concernées par ces premiers référentiels.
L’étape suivante devra apporter davantage de précision sur les indications, les modalités de prescription et le suivi des patients. L’objectif est de permettre aux médecins de disposer de règles suffisamment claires avant d’intégrer davantage ces produits dans leur pratique.
Cette prudence est essentielle dans un secteur où le potentiel commercial ne doit pas aller plus vite que l’encadrement scientifique. Le développement du marché dépendra donc autant de la qualité des produits que de la robustesse des protocoles médicaux.
Le Maroc dispose sur ce point de plusieurs atouts industriels. Son secteur pharmaceutique bénéficie déjà d’une expérience importante dans la production de médicaments, notamment génériques, et de capacités locales susceptibles d’accompagner la fabrication de produits dérivés du cannabis.
La recherche restera toutefois déterminante. Les différentes molécules du cannabis n’ont pas les mêmes propriétés. Le THC, également connu sous le nom de dronabinol, côtoie notamment le CBD et le CBN, dont les effets pharmacologiques diffèrent.
À l’échelle internationale, seul un nombre limité de traitements dérivés du cannabis a bénéficié d’essais cliniques suffisamment poussés. Certains médicaments ont néanmoins obtenu des autorisations pour des indications précises, notamment la perte d’appétit chez certains patients atteints du VIH, les nausées liées à la chimiothérapie ou certaines formes de crises convulsives.
Le potentiel économique reste également important. Le Maroc ambitionnerait de capter entre 10% et 15% du marché européen à l’horizon 2028. Une telle part pourrait représenter entre 420 et 620 millions de dollars de revenus annuels.
Cette perspective reste cependant conditionnée par la capacité de la filière à produire dans des conditions conformes aux normes et à garantir des débouchés réguliers.
La question des variétés cultivées demeure centrale. La Beldia, variété locale, est notamment mise en avant pour sa résistance aux conditions climatiques du Rif et pour son adaptation au savoir-faire agricole de la région.
Les producteurs doivent néanmoins supporter des exigences importantes. Agréments, qualité des sols, contrôle de l’eau, techniques de séchage et conformité des récoltes représentent autant de contraintes supplémentaires pour les exploitations modestes.
En cas de non-conformité, les produits ne peuvent pas intégrer le circuit légal. Pour les petits producteurs, la transition vers une filière réglementée suppose donc des investissements et un accompagnement capables de compenser ces nouvelles obligations.
L’implantation d’unités de transformation dans les zones de production apparaît également comme un enjeu majeur. Elle permettrait de conserver une plus grande partie de la valeur ajoutée sur place et de créer des emplois directement dans les territoires concernés.
La filière marocaine se trouve ainsi à un moment charnière. Après avoir organisé la production et la distribution, elle doit désormais construire la demande médicale. Sans prescriptions suffisamment structurées, le marché risque de rester trop étroit. Avec un encadrement clinique solide, il pourrait au contraire donner une nouvelle dimension à toute la chaîne, des agriculteurs aux industriels.


