Aides publiques, dérives et carte de presse… Le diagnostic sévère de l’ANME

Le président de l’Association nationale des médias et des éditeurs (ANME), Driss Chahtane, a plaidé pour une réorganisation majeure du secteur de la presse au Maroc, mardi 27 octobre à Casablanca. Devant les membres de l’Association réunis en Assemblée générale ordinaire, il a défendu une nouvelle approche du soutien public, un encadrement plus rigoureux des entreprises médiatiques et une revalorisation du métier de journaliste.

Au cœur de son intervention, une préoccupation domine. Les aides de l’État doivent désormais contribuer à bâtir des entreprises de presse économiquement viables, plutôt que prolonger leur dépendance aux subventions.

Driss Chahtane a notamment évoqué les 247 millions de dirhams prévus dans le projet de loi de finances 2027 pour accompagner le secteur. Tout en reconnaissant l’effort financier des pouvoirs publics, il a estimé que les modalités d’utilisation de ces ressources méritaient d’être profondément revues.

Depuis 2020, les dispositifs exceptionnels mis en place, notamment pendant la pandémie de Covid-19, ont permis de maintenir les activités des médias et de participer au paiement des rémunérations des journalistes. Une intervention nécessaire dans les circonstances de l’époque, mais qui ne peut, selon le président de l’ANME, tenir lieu de stratégie durable.

Il souhaite que les financements publics servent davantage à renforcer les capacités des entreprises, à moderniser leurs équipements, à améliorer leurs productions éditoriales et à soutenir leurs investissements. L’ambition affichée est de permettre aux médias marocains de disposer de ressources propres suffisantes pour se développer et affronter la concurrence internationale.

Le président de l’ANME a également insisté sur les responsabilités qui attendent la presse nationale à l’heure où le Royaume multiplie les projets structurants et se prépare à accueillir de grandes manifestations internationales.

Son diagnostic sur l’organisation actuelle du secteur s’est révélé particulièrement sévère, mais également juste.

D’après les données présentées lors de son allocution, 379 entreprises de presse bénéficieraient de financements publics, mais seulement 59 disposeraient, selon lui, d’une organisation structurée et seraient affiliées à des instances professionnelles.

Driss Chahtane a mis en cause certaines pratiques qui, à ses yeux, compromettent le fonctionnement du marché médiatique. Il a notamment évoqué l’existence présumée d’entreprises percevant des aides malgré l’absence de chiffre d’affaires.

Le président a aussi fait état de possibles anomalies dans des demandes de subventions, citant des pièces administratives dont l’exactitude serait contestable, des obligations sociales non respectées ou encore des déclarations de salariés dont le travail effectif poserait question. Ces accusations, avancées au cours de son discours, n’étaient pas accompagnées, dans le compte rendu de l’Assemblée générale, d’éléments permettant d’en établir individuellement la réalité.

Pour le responsable associatif, ces situations supposées créent des distorsions au détriment des éditeurs qui respectent les règles et assument leurs charges. Il réclame un contrôle plus exigeant de l’attribution des aides, accompagné d’une responsabilisation accrue des bénéficiaires.

Cette remise en ordre doit également passer, selon lui, par une meilleure coordination entre les professionnels et par le renforcement de l’autorégulation.

La question du statut de journaliste a occupé une autre place importante dans son discours. Driss Chahtane s’est inquiété de la perte de considération entourant la carte de presse, dont il souhaite réaffirmer la valeur professionnelle.

À ses yeux, ce document doit correspondre à l’exercice réel d’une activité journalistique, avec les qualifications, les responsabilités et les obligations déontologiques qui l’accompagnent. Il a défendu une profession dont les membres puissent revendiquer leur métier avec fierté et dont le travail réponde aux attentes du public en matière de fiabilité de l’information.

Dans ce cadre, le président de l’ANME a mentionné une réflexion sur la création d’une licence destinée à encadrer l’exercice de l’activité médiatique. Il s’agirait de mieux définir les conditions dans lesquelles les organes de presse peuvent être créés et exploités, afin de distinguer les entreprises engagées dans une véritable production journalistique des structures poursuivant d’autres objectifs.

Les préoccupations exprimées par Driss Chahtane ont trouvé un écho dans les échanges qui ont suivi son intervention. Un membre de l’Association a notamment fait part de son inquiétude devant la dégradation de l’image du journalisme, allant jusqu’à relever que certains professionnels hésiteraient désormais à afficher leur appartenance au métier.

La confusion entre activité journalistique et création de contenus sur les plateformes numériques a également alimenté les discussions, tout comme la nécessité de rétablir des critères professionnels plus clairs.

Le débat a par ailleurs porté sur les déséquilibres économiques entre les différents médias, notamment la répartition des recettes publicitaires et les revenus issus des annonces officielles. Plusieurs participants ont défendu un encadrement plus efficace du marché et une meilleure prise en compte des entreprises de presse numérique.

Driss Chahtane a répondu à ces préoccupations en insistant sur la nécessité pour les éditeurs de renforcer leur organisation commune. Il considère que la capacité des professionnels à défendre leurs intérêts dépend d’abord de leur cohésion et de la solidité de leurs entreprises.

Le président a également consacré une partie de son allocution à l’histoire de l’ANME, fondée en 2020. Il a rendu hommage à Ahmed Dilami et Rachid Nini pour leur contribution à la naissance de l’Association, tout en rappelant les oppositions et les difficultés auxquelles ses membres ont dû faire face.

Il a salué leur engagement et les résultats obtenus depuis la création de l’organisation, sans dissimuler l’ampleur des efforts qui restent à accomplir. Il a également félicité Mokhtar Laghzioui, secrétaire général de l’ANME, à la suite de sa nomination à la tête du Conseil national de la presse.

Pour Driss Chahtane, la défense des intérêts économiques des éditeurs et l’amélioration des conditions d’exercice des journalistes doivent aller de pair avec la contribution de la presse au développement et au rayonnement du Maroc.

À travers cette intervention, le président de l’ANME a ainsi défendu une évolution du secteur reposant sur des entreprises mieux organisées, une utilisation plus productive des fonds publics et une reconnaissance renouvelée des exigences du journalisme.

spot_img

L'invité du Nouvelliste Maroc

spot_img