Une hausse des exportations agricoles les plus gourmandes en eau peut-elle peser sur l’économie marocaine alors que le Royaume fait face à une raréfaction durable de ses ressources hydriques ? Une étude économétrique publiée dans la revue « Economies » établit une association négative entre les volumes d’eau virtuelle expédiés vers l’Union européenne et l’évolution du PIB marocain entre 1986 et 2023.
Selon les résultats obtenus par quatre chercheurs de l’Université Sultan Moulay Slimane de Béni Mellal, une progression de 1% des volumes d’eau virtuelle exportés vers l’UE correspond, la même année, à une diminution d’environ 0,057% du PIB. Cette relation est statistiquement significative au seuil de 1%. Elle demeure négative sur une période plus longue.
Les chercheurs insistent néanmoins sur la portée de leurs conclusions. Le modèle identifie une association statistique et ne permet pas d’établir directement un lien de causalité entre les exportations d’eau virtuelle et le ralentissement de l’activité économique.
L’analyse repose sur un modèle ARDL reliant le PIB réel à trois facteurs. Les chercheurs ont retenu les quantités d’eau virtuelle contenues dans les exportations agricoles vers l’UE, la formation brute de capital fixe et la valeur ajoutée agricole. Ils ont également isolé l’impact exceptionnel de la pandémie de Covid-19 en 2020.
Les tests économétriques font apparaître une relation durable entre ces différentes variables. La statistique F du test de cointégration atteint 15,51, très au-dessus de la borne supérieure critique de 4,194 retenue au seuil de 5%.
L’investissement ressort comme la variable la plus solidement associée à la croissance marocaine sur le long terme. La formation brute de capital fixe affiche un coefficient positif et fortement significatif. La contribution de la valeur ajoutée agricole apparaît davantage liée à la conjoncture. Positive et significative à court terme, elle perd en importance lorsque l’analyse porte sur une période plus longue.
Ces résultats prennent un relief particulier au regard de la place occupée par l’agriculture dans l’économie et dans la consommation d’eau. Le secteur représente environ 12% du PIB marocain tout en absorbant plus de 80% de l’eau consommée dans le pays, selon les données reprises par l’étude.
Les chercheurs avancent le coût d’opportunité de l’eau parmi les explications possibles de leurs observations. La ressource utilisée pour irriguer des productions destinées aux marchés étrangers possède une valeur économique qui n’est pas forcément intégralement reflétée dans le prix des produits vendus. Ce décalage devient particulièrement sensible lorsque les cultures exportées nécessitent beaucoup d’eau dans un pays confronté à une disponibilité hydrique limitée.
Les recettes d’exportation et la valeur créée par ces activités peuvent alors coexister avec une pression accrue sur les ressources disponibles. L’irrigation peut nécessiter davantage de mobilisation d’eau et entraîner des besoins d’adaptation croissants à mesure que la ressource se raréfie.
L’étude ne chiffre toutefois pas séparément ces différents coûts. Elle ne mesure directement ni les dépenses liées au pompage, ni l’épuisement des nappes, ni la valeur marginale de l’eau. Les mécanismes évoqués par les auteurs servent donc à interpréter les résultats économétriques plutôt qu’à démontrer individuellement chacun de ces effets.
Une autre limite tient à la composition de l’indicateur retenu. Les volumes étudiés regroupent l’eau provenant des cours d’eau, des retenues et des nappes souterraines avec celle issue des précipitations. Ces ressources n’exercent pourtant pas la même pression sur les réserves hydriques.
Le coefficient négatif observé ne peut donc pas être interprété comme un coût uniforme associé à chaque mètre cube exporté. Il traduit une relation globale entre l’intensification d’exportations agricoles à forte empreinte hydrique et une performance économique plus faible.
Pour mesurer ces flux, les chercheurs ont étudié 32 cultures figurant parmi les principales productions échangées entre le Maroc et les pays de l’UE. Leur calcul s’appuie sur une approche ascendante utilisant la méthode Penman-Monteith de la FAO et le logiciel CROPWAT 8.0. Céréales, légumineuses, fruits et légumes font notamment partie du périmètre retenu.
Les données couvrant 38 années montrent de fortes variations. Le volume d’eau virtuelle exporté a atteint 339,05 millions de m³ en 1988, son niveau le plus élevé sur la période. Le point bas a été enregistré en 2012 avec 114,57 millions de m³. La moyenne annuelle s’établit à 196,25 millions de m³.
La structure des exportations constitue l’un des autres enseignements de l’étude. Depuis le début des années 1990, les productions nécessitant au moins 7.000 m³ d’eau par hectare concentrent généralement entre 75 et 90% des volumes d’eau virtuelle exportés. Les chercheurs rangent notamment dans cette catégorie les dattes, les artichauts, le blé, les avocats, les agrumes, les raisins et les olives.
Cette prédominance montre, selon eux, que les exportations agricoles restent largement orientées vers des cultures à forte intensité hydrique, sans évolution nette vers un panier de produits moins exigeants en eau.
La question est d’autant plus sensible que les ressources disponibles par habitant ont fortement diminué au Maroc. Leur niveau est passé d’environ 2.500 m³ par personne et par an en 1960 à moins de 650 m³ actuellement. Une évaluation de la Banque mondiale évoquée par les chercheurs fait état d’un possible passage sous 500 m³ par habitant à partir de 2030. Le World Resources Institute classe également le Maroc parmi les pays fortement exposés au stress hydrique et prévoit une accentuation de cette pression d’ici 2040.
Les conclusions des chercheurs se distinguent de travaux consacrés plus largement aux effets des exportations agricoles sur l’activité économique. Plusieurs études antérieures citées dans leur publication ont relevé une contribution positive de certaines exportations agricoles à la croissance en Afrique du Nord, notamment pour les légumes et l’huile d’olive en Tunisie. D’autres ont identifié un apport positif de l’agriculture au PIB marocain par habitant.
L’étude publiée dans « Economies » examine la question sous un autre prisme. Elle ne cherche pas à déterminer si les exportations agricoles sont globalement favorables ou défavorables à l’économie. Son objet porte sur leur contenu en eau et sur la soutenabilité économique de cette utilisation de la ressource dans un pays soumis à une contrainte hydrique croissante.
Les auteurs préconisent ainsi de privilégier progressivement les productions exportées capables de créer davantage de valeur avec chaque mètre cube consommé. Une telle évolution passerait notamment par l’amélioration de l’efficacité de l’irrigation, l’innovation agricole, des mécanismes favorisant une meilleure productivité hydrique et une gouvernance plus rigoureuse de l’allocation de l’eau.
Leur démarche ne vise pas à remettre en question les exportations agricoles elles-mêmes. Elle pose plutôt la question de l’arbitrage entre les revenus tirés des marchés étrangers et la préservation d’une ressource devenue rare.
Les chercheurs appellent également à renforcer les investissements dans les technologies d’irrigation, l’innovation et les solutions permettant une mobilisation durable de l’eau. Ils estiment que l’empreinte hydrique des productions et les échanges d’eau virtuelle devraient davantage entrer dans l’élaboration des politiques agricoles et commerciales.
Le concept d’eau virtuelle permet précisément de mesurer cette dimension souvent invisible du commerce agricole. Il correspond à l’ensemble de l’eau nécessaire à la production d’un bien ensuite vendu et consommé dans un autre territoire. Lorsqu’un pays exporte des tomates, des agrumes ou des avocats, une partie de la ressource utilisée pour les produire est ainsi indirectement transférée vers le marché destinataire. Développée dans les années 1990 par le chercheur britannique Tony Allan, cette notion permet d’examiner les échanges commerciaux à travers les ressources hydriques qu’ils mobilisent.


