L’annonce sud-africaine confirme que la course africaine à l’ammoniac vert entre désormais dans sa phase industrielle. À Coega (Afrique du Sud), le projet porté par Hive Energy et BuiltAfrica avance avec un contrat technologique d’environ un milliard de dollars confié au danois Topsoe. L’usine, évaluée à 5,8 milliards de dollars, vise une production d’un million de tonnes d’ammoniac vert par an d’ici 2030.
Pour le Maroc, cette accélération sud-africaine est moins une menace qu’un rappel du tempo. Le marché se structure vite, surtout autour de la demande européenne et asiatique en molécules propres. L’ammoniac vert, produit à partir d’électricité renouvelable, peut servir à l’industrie chimique, aux engrais et au transport de l’hydrogène. C’est précisément sur ces usages que le Royaume construit son avantage.
Le Maroc ne part pas de zéro. L’Offre Maroc pour l’hydrogène vert, lancée en 2024, cible des projets intégrés couvrant toute la chaîne, depuis la production d’électricité renouvelable jusqu’à l’électrolyse et aux dérivés comme l’ammoniac vert. Masen présente ce cadre comme une base destinée aux investisseurs industriels souhaitant produire de l’hydrogène vert et ses dérivés dans le Royaume.
La différence marocaine tient à la combinaison entre ressources solaires et éoliennes, proximité avec l’Europe, infrastructures portuaires et expérience industrielle dans les engrais. Le partenariat énergétique Maroc Allemagne souligne que le Royaume peut produire des renouvelables à des coûts compétitifs et que sa proximité avec l’Europe renforce son potentiel à l’export.
Coega vise un million de tonnes d’ammoniac vert à l’horizon 2030. Le Maroc, lui, avance sur plusieurs fronts. TotalEnergies, TE H2, Copenhagen Infrastructure Partners et A.P. Møller Capital étudient un projet à grande échelle dans la région de Guelmim Oued Noun, destiné à produire de l’hydrogène vert et de l’ammoniac vert pour l’Europe. Reuters évoquait une capacité cible de 200.000 tonnes d’ammoniac par an pour ce projet.
Le dossier marocain bénéficie aussi du poids d’OCP. Le groupe a signé avec Engie un accord préliminaire portant sur des projets de renouvelables, d’ammoniac vert, de dessalement et d’infrastructures électriques, avec des investissements pouvant atteindre 17 milliards d’euros selon Reuters. Cette dimension est stratégique, car l’ammoniac vert touche directement à la souveraineté industrielle des engrais.
La compétition ne se jouera donc pas seulement sur la taille des annonces. Elle dépendra de la capacité à sécuriser l’électricité verte, l’eau dessalée, les électrolyseurs, les ports, les acheteurs et le financement. Sur ce terrain, le Maroc dispose d’un argument fort. Il peut associer production renouvelable, transformation industrielle et exportation depuis une plateforme déjà connectée aux marchés mondiaux.
L’Afrique du Sud marque un point avec Coega, notamment grâce au choix d’un fournisseur technologique reconnu et à un calendrier qui prévoit les études FEED au troisième trimestre 2026, puis une décision finale d’investissement attendue au troisième trimestre 2027. Mais le Maroc joue une partie plus large, moins concentrée sur un seul site, avec une logique de corridors industriels, de ports profonds et de projets intégrés.
Le Royaume avance aussi sur ses infrastructures. Les ports de Nador West Med et Dakhla Atlantique doivent renforcer les capacités portuaires marocaines, avec des installations prévues pour accompagner les exportations liées à l’hydrogène vert. Cette profondeur logistique pèsera dans une filière où le transport et la certification compteront autant que la production.
La leçon de Coega est claire. Les pays africains capables de transformer leurs ressources renouvelables en molécules exportables attireront les capitaux. Le Maroc a déjà placé ses pièces. Sa proximité avec l’Europe, sa base industrielle, ses ports et son ambition dans les engrais verts lui donnent une position singulière. La bataille de l’ammoniac vert commence à peine, mais elle ne se gagnera pas avec des promesses. Elle se gagnera avec des projets bancables, des contrats d’achat et une exécution industrielle sans retard.

