Casablanca redécouvre la valeur de ses terrains oubliés. Dans les quartiers qui ont longtemps porté l’industrie, l’énergie, les équipements municipaux et les activités logistiques, plusieurs emprises changent de statut. Elles se transforment à présent en réserves foncières rares, capables d’influencer les prochains équilibres urbains, économiques et sociaux de la métropole.
Le phénomène s’inscrit avec force à mesure que la ville manque d’espace bien situé. Aïn Sebaâ, Hay Mohammadi, Roches Noires ou encore Aïn Borja concentrent une partie de cette histoire. On y trouve des sites industriels à l’arrêt, des terrains sous-utilisés, d’anciens équipements publics et des poches foncières dont la valeur a parfois dépassé celle de l’activité qui les avait fait naître.
Casablanca avait déjà identifié l’ampleur du sujet. Le projet de requalification des friches industrielles du Grand Casablanca, relancé en 2017, portait sur près de 280 hectares répartis dans six zones, principalement à Aïn Sebaâ, Hay Mohammadi et Roches Noires. Ces terrains provenaient de cessations d’activité, de mutations industrielles ou d’unités devenues incompatibles avec les nouvelles dynamiques urbaines.
General Tire Maroc illustre le cas de la friche industrielle devenue actif judiciaire et foncier et qui vient à peine de trouver une issue après 25 années d’imbroglios judiciaires en tout genre. L’ancienne usine d’Aïn Sebaâ, longtemps bloquée par une liquidation interminable, a vu son terrain prendre le dessus sur l’histoire productive du site. En 2014, près de 12 hectares avaient été remis en vente par le tribunal de commerce de Casablanca, dont un lot principal de 9,7 hectares avec une mise à prix de 295 millions de dirhams. La vente récente du foncier au profit du syndic de liquidation donne à ce dossier une portée symbolique, mais GTM n’est qu’une pièce d’un ensemble beaucoup plus large.
L’ancien site de l’ONE aux Roches Noires renvoie à une autre catégorie de foncier hérité. Il ne s’agit pas d’une usine privée ni d’un équipement culturel, mais d’une emprise technique liée à la mémoire énergétique de Casablanca. Ce type de site pose une question différente. Comment réintégrer dans la ville des terrains longtemps réservés aux infrastructures, souvent bien placés, parfois difficiles à transformer, mais stratégiques par leur taille et leur localisation.
Les anciens abattoirs de Hay Mohammadi offrent un autre exemple. Là, la friche ne se réduit pas à une valeur immobilière. Elle porte une mémoire urbaine, sociale et architecturale. Le site a déjà été associé à des usages culturels et patrimoniaux, avant que son projet de réhabilitation ne revienne dans l’agenda public. Casa Aménagement a confié en 2025 une mission d’ingénierie pour la réhabilitation et le réaménagement des anciens abattoirs en foyer culturel destiné aux jeunes, signe que certaines emprises peuvent être pensées autrement que comme de simples réserves à bâtir.
Aïn Borja raconte une réalité tout aussi révélatrice. Dans ce secteur proche du cœur urbain, les friches, hangars fermés et terrains en attente montrent que la question ne se limite pas aux grands dossiers connus. Des espaces plus fragmentés, moins visibles, peuvent eux aussi devenir des leviers de transformation si la ville parvient à leur donner une fonction claire. Un article consacré aux friches industrielles de Casablanca citait notamment Aïn Borja comme l’un de ces espaces oubliés capables de nourrir une réflexion sur l’avenir urbain.
Autant d’exemples qui dessinent une même tension. Casablanca ne peut plus regarder ses anciens terrains productifs comme des marges. Ils sont désormais au centre d’arbitrages lourds. Faut-il les consacrer au logement, aux bureaux, à la logistique urbaine, aux équipements publics, aux espaces culturels, aux nouvelles activités productives ou à des quartiers mixtes ? Derrière chaque site, la question est moins technique qu’urbaine. Elle engage le modèle même de développement de la ville et ce que l’on décide réellement d’en faire.
Le risque serait de traiter ces terrains uniquement selon leur valeur marchande. Dans une métropole sous pression, la tentation est forte de transformer les grandes emprises disponibles en opérations immobilières rapides. Cette logique peut résoudre ponctuellement une équation financière, mais elle ne répond pas toujours aux besoins de long terme. Casablanca manque aussi d’équipements, d’espaces publics, de zones d’activité modernisées, de lieux culturels et de foncier capable d’accueillir une économie productive renouvelée.
Hay Mohammadi montre bien la sensibilité de ces transformations. Le quartier, coincé entre la voie ferrée, les anciens tissus industriels et les arrondissements voisins d’Aïn Sebaâ et des Roches Noires, fait l’objet de débats autour de son aménagement. Les discussions récentes sur son plan urbain rappellent que la reconversion d’un foncier ancien ne peut pas être pensée sans les habitants, la mémoire sociale et les équilibres locaux.
La question de la mémoire reste à son tour centrale. Une friche industrielle n’est jamais un simple terrain vide. Elle garde les traces d’emplois disparus, de savoir-faire, de flux ouvriers, de quartiers construits autour de l’activité économique. La reconversion doit donc éviter deux écueils. Le premier serait l’abandon, qui transforme ces lieux en angles morts. Le second serait l’effacement, qui remplace toute histoire par une opération sans lien avec le territoire.
Casablanca dispose pourtant d’une occasion rare. Ses friches peuvent devenir des outils de réparation urbaine, de relance économique et de couture entre quartiers. Certaines peuvent accueillir de nouvelles industries plus propres, des PME, des pôles de formation, des équipements de proximité ou des lieux de création. D’autres peuvent devenir des espaces mixtes, capables de combiner logement, services, emploi et patrimoine. Tout dépendra de la manière dont la ville arbitrera entre intérêt public, pression foncière et stratégie économique.
Mohamed MOUNADI
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