Le marché du travail marocain entre dans une nouvelle séquence statistique. Au premier trimestre 2026, le Haut-Commissariat au Plan publie les premiers résultats de l’Enquête sur la main-d’œuvre, appelée à remplacer l’ancienne Enquête nationale sur l’emploi. Ce basculement n’est pas seulement technique. Il modifie la manière de lire l’emploi, le chômage et les formes moins visibles de fragilité professionnelle.
Avec ce nouveau dispositif, l’emploi ne retient plus que les activités exercées contre rémunération ou dans un but de profit. Les travaux destinés principalement à l’autoconsommation, auparavant intégrés dans certains cas à l’emploi, sont désormais classés à part. Le chômage, lui, est désormais mesuré au sens strict. Une personne n’est comptée comme chômeuse que si elle est sans emploi, disponible et engagée dans une recherche active.
Ce changement rend les résultats de l’EMO2026 non directement comparables avec les anciennes séries de l’ENE. Le HCP introduit aussi une lecture plus large de la sous-utilisation de la main-d’œuvre, à travers plusieurs indicateurs qui additionnent le chômage strict, le sous-emploi lié au temps de travail et la main-d’œuvre potentielle. Le marché du travail n’est donc plus observé uniquement à travers le taux de chômage, mais à travers les différentes formes de besoin non satisfait de travail rémunéré.
Au premier trimestre 2026, le Maroc compte 27,8 millions de personnes âgées de 15 ans et plus. La main-d’œuvre, qui regroupe les personnes en emploi rémunéré et les chômeurs au sens strict, atteint 11,6 millions de personnes. Le taux de participation à la main-d’œuvre s’établit à 41,8 pour cent au niveau national, avec un écart très marqué entre les hommes et les femmes. Il atteint 66,4 pour cent chez les hommes, contre seulement 17,5 pour cent chez les femmes.
Le volume de l’emploi contre revenu s’élève à 10,36 millions de personnes, soit un taux d’emploi de 37,3 pour cent. Là encore, la fracture de genre est nette. Le taux d’emploi atteint 60,1 pour cent chez les hommes, mais seulement 14,7 pour cent chez les femmes. Les personnes âgées de 35 à 44 ans affichent le niveau le plus élevé, avec 52,8 pour cent, loin devant les jeunes de 15 à 24 ans, dont le taux d’emploi ne dépasse pas 16,6 pour cent.
Les services restent le premier secteur pourvoyeur d’emplois rémunérés, avec un peu plus de 5 millions de personnes, soit 49,1 pour cent du total. L’agriculture, la sylviculture et la pêche arrivent ensuite avec 24,5 pour cent, devant l’industrie avec 13,6 pour cent et le BTP avec 12,7 pour cent. La structure varie fortement selon le milieu de résidence. En ville, près des deux tiers des emplois rémunérés relèvent des services, tandis qu’en milieu rural, plus de la moitié restent concentrés dans l’agriculture, la sylviculture et la pêche.
Le chômage strict touche 1,25 million de personnes au premier trimestre 2026. Le taux national ressort à 10,8 pour cent, avec un niveau plus élevé en milieu urbain, à 13,5 pour cent, contre 6,1 pour cent dans le rural. Les femmes restent plus exposées, avec un taux de 16,1 pour cent, contre 9,4 pour cent pour les hommes. La situation des jeunes demeure la plus tendue. Chez les 15 à 24 ans, le chômage strict atteint 29,2 pour cent.
La lecture devient plus sévère lorsque le HCP élargit l’observation à la sous-utilisation de la main-d’œuvre. Le taux combinant chômage strict et sous-emploi lié à la durée du travail atteint 16,6 pour cent. Celui qui associe chômage strict et main-d’œuvre potentielle monte à 17,1 pour cent. Le taux composite, qui rassemble chômage strict, sous-emploi et main-d’œuvre potentielle, s’établit à 22,5 pour cent au niveau national.
Ce dernier indicateur donne une mesure plus complète des tensions sur le marché du travail. Il grimpe à 24,8 pour cent en milieu urbain et à 18,3 pour cent en milieu rural. Les femmes affichent un taux composite de 31,1 pour cent, tandis que les jeunes de 15 à 24 ans atteignent 45,3 pour cent. Ces chiffres montrent que la pression ne se limite pas aux personnes officiellement au chômage. Elle englobe aussi celles qui travaillent moins qu’elles ne le souhaitent ou celles qui restent proches du marché du travail sans remplir toutes les conditions du chômage strict.
La cartographie régionale confirme des écarts importants. Dakhla-Oued Ed-Dahab affiche le taux de participation à la main-d’œuvre le plus élevé, avec 63,9 pour cent, devant Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, Casablanca-Settat, Laâyoune-Sakia El Hamra, Rabat-Salé-Kénitra et Marrakech-Safi. À l’autre extrémité, Drâa-Tafilalet enregistre le taux le plus faible, à 31,1 pour cent.
Pour le chômage strict, Laâyoune-Sakia El Hamra présente le taux le plus élevé, à 20,3 pour cent, suivie de l’Oriental, Guelmim-Oued Noun et Fès-Meknès. Casablanca-Settat dépasse également la moyenne nationale, avec 12,7 pour cent. Les niveaux les plus bas sont relevés à Dakhla-Oued Ed-Dahab, Marrakech-Safi et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma.
Au-delà des chiffres du trimestre, la nouveauté majeure tient à la méthode. L’échantillon annuel passe de 90.000 à 135.000 ménages, avec une base de sondage actualisée à partir du recensement de 2024. Le dispositif intègre aussi un schéma de rotation permettant de suivre une partie des ménages dans le temps et d’analyser les dynamiques trimestrielles et annuelles.
L’EMO2026 élargit enfin le champ d’observation à des thèmes devenus centraux, comme l’accès au marché du travail, l’emploi informel, la formation tout au long de la vie et les différentes formes de sous-utilisation de la main-d’œuvre. Le Maroc dispose ainsi d’un instrument plus précis, mais aussi plus exigeant. Il ne permet plus de s’en tenir à un seul taux de chômage. Il impose de regarder ce que le marché du travail laisse en marge, en attente ou en activité insuffisante.

