La Coupe du monde 2026 devait incarner l’élargissement du football mondial. Pour la première fois, la FIFA a porté le tournoi à 48 équipes, contre 32 auparavant, avec 104 matchs au lieu de 64. L’affiche promettait une compétition plus ouverte, plus longue, plus globale. Mais au moment où le tournoi débute aux États-Unis, au Canada et au Mexique, l’accès à cette Coupe du monde apparaît déjà comme l’un de ses principaux angles morts.
Pour le Maroc et plusieurs pays africains, la question n’est pas seulement sportive. Elle touche à la capacité réelle des supporters, des officiels et de certains acteurs du jeu à participer à un événement présenté comme plus inclusif. Le paradoxe est net. Le Mondial s’ouvre à davantage de sélections, mais son accès devient plus difficile pour une partie du public venu du Sud.
Le premier obstacle est administratif. Les nouvelles restrictions migratoires américaines ont concerné plusieurs pays africains. Un mécanisme de caution pour certains demandeurs de visas touristiques, compris entre 5.000 et 15.000 dollars, a été instauré le 16 mars 2026. Parmi les pays concernés figuraient notamment le Sénégal, l’Algérie, la Tunisie, la Côte d’Ivoire et le Cap-Vert. Plus largement, 26 pays africains apparaissent parmi les 75 nations touchées par ce durcissement, faisant de l’Afrique le continent le plus exposé.
Washington a annoncé un assouplissement partiel le 14 mai. Mais pour de nombreux supporters, le calendrier a pesé. Entre le coût des démarches, l’incertitude sur les délais et le risque de refus, certains avaient déjà renoncé à acheter leurs billets ou à organiser leur déplacement. Le groupe sénégalais « 12 Gaindé », figure des grandes compétitions africaines, n’a ainsi pas pu faire le voyage.
Les procédures de contrôle ont également été durcies. Les demandeurs de visa doivent désormais fournir l’historique de leurs réseaux sociaux sur cinq ans, tandis que les agents frontaliers disposent de pouvoirs élargis pour examiner téléphones, ordinateurs et contenus numériques. Pour une compétition qui revendique l’universalité, ces barrières administratives créent une sélection avant même l’entrée dans les stades.
Pour les supporters marocains, l’obstacle est aussi financier. Après le parcours historique des Lions de l’Atlas en 2022, le Maroc pouvait espérer une forte présence dans les tribunes nord-américaines. Mais les coûts du voyage ont fortement réduit cette possibilité. Les billets d’avion entre Casablanca et New York ou Mexico ont enregistré des hausses pouvant atteindre 150 % par rapport aux tarifs habituels. Dans certaines villes hôtes, dont Atlanta ou Toronto, les prix des hôtels ont bondi jusqu’à 300 % les soirs de match.
À cela s’ajoute le prix des billets. Le tarif moyen en catégorie 3 avoisine déjà 200 dollars dès la phase de groupes. Pour un supporter marocain souhaitant assister aux trois matchs des Lions de l’Atlas, le budget total est estimé à près de 60.000 dirhams, soit plus de quinze fois le salaire minimum national. Le match Maroc-Brésil illustre cette pression. Sur certaines plateformes de revente, des billets se sont échangés autour de 450 dollars.
Dans ces conditions, la ferveur marocaine dans les tribunes devrait reposer davantage sur la diaspora installée en Amérique du Nord que sur les supporters venus directement du Royaume. Le Mondial reste visible, suivi et vécu au Maroc, mais l’expérience sur place devient réservée à une minorité capable d’absorber les coûts du voyage, de l’hébergement et de la billetterie.
Les difficultés ne touchent pas seulement les supporters. L’affaire Omar Abdulkadir Artan a marqué le début du tournoi. Désigné pour devenir le premier arbitre somalien de l’histoire de la Coupe du monde, l’officiel de 34 ans a été refoulé à son arrivée à Miami malgré un visa valide, selon plusieurs médias internationaux. Interrogé durant de longues heures, il a ensuite été renvoyé hors du territoire américain. « Je ne suis qu’un arbitre qui tentait de vivre son rêve », a-t-il déclaré après son expulsion.
Son cas a pris une dimension symbolique. D’autres arbitres africains et membres de délégations ont signalé des retards ou des complications administratives liées à leur entrée sur le territoire américain. Ces blocages auraient contraint la FIFA à ajuster son organisation dans l’urgence. Human Rights Watch a dénoncé une atteinte à l’universalité du sport, tandis que l’UEFA a annoncé la nomination d’Omar Abdulkadir Artan pour la Supercoupe d’Europe d’août prochain, un geste largement lu comme un signal politique.
À ces tensions administratives s’ajoutent des enjeux fiscaux et sociaux. Aux États-Unis, la Jock Tax, impôt prélevé par plusieurs États sur les revenus des sportifs selon le temps passé sur leur territoire, rappelle que l’accueil d’une compétition mondiale s’inscrit aussi dans des cadres fiscaux locaux complexes. Au Canada, plusieurs organisations dénoncent des opérations de nettoyage social autour des villes hôtes. À Vancouver, des militants accusent les autorités de vouloir éloigner la pauvreté du centre-ville pour présenter une image plus attractive aux visiteurs et aux sponsors.
Le volet environnemental pèse aussi sur le bilan. Avec des distances pouvant atteindre 4.000 kilomètres entre certaines villes hôtes, la compétition devrait générer près de 9 millions de tonnes de CO2, soit environ deux fois plus que le Mondial 2022 au Qatar. L’élargissement du tournoi augmente le nombre de matchs, de déplacements, de délégations et de flux de supporters. Il renforce donc aussi la pression logistique et climatique.
Le paradoxe de 2026 tient dans cette contradiction. Jamais une Coupe du monde n’aura accueilli autant de pays. L’Afrique y compte 9 représentants. Mais jamais l’accès au tournoi n’aura paru aussi conditionné par le passeport, le pouvoir d’achat, la géopolitique et la capacité à franchir des procédures administratives renforcées.
Pour le Maroc, coorganisateur du Mondial 2030 avec l’Espagne et le Portugal, l’édition 2026 agit comme un test grandeur nature. Elle montre que l’inclusion ne se mesure pas seulement au nombre d’équipes qualifiées. Elle se joue aussi dans l’accès aux visas, dans les prix du voyage, dans la proximité des stades, dans la mobilité des supporters et dans la capacité à faire d’un événement mondial autre chose qu’une expérience réservée aux plus aisés.
La Coupe du monde 2026 restera peut-être celle des records. Elle pourrait aussi rester comme celle qui a rappelé une évidence. Agrandir un tournoi ne suffit pas à le rendre universel.

