L’Espagne sous le feu des critiques pour sa gestion des migrants à Sebta. Alors que le gouvernement de Pedro Sánchez cherche à accélérer les expulsions et à réduire le nombre de personnes présentes dans la ville, plusieurs organisations de défense des droits humains dénoncent des pratiques susceptibles de contrevenir aux obligations européennes. Entre renvois contestés, procédures d’asile expéditives et manque de moyens, les autorités espagnoles sont accusées de privilégier les objectifs politiques au respect des garanties juridiques.
Près de trois mois après les arrivées massives de migrants enregistrées le 30 juillet, Sebta reste confrontée à une situation particulièrement difficile. Plusieurs milliers de personnes vivent encore dans les rues, sur les hauteurs de la ville ou dans des structures d’accueil associatives saturées. Les services publics espagnols peinent à assurer leur prise en charge, tandis que Madrid multiplie les initiatives destinées à accélérer leur départ.
Le gouvernement socialiste espagnol, dirigé par Pedro Sánchez, fait face à une pression croissante à l’approche des élections anticipées du 29 novembre. Sous les critiques de l’opposition et les attentes de l’Union européenne, l’exécutif entend raccourcir les délais d’examen des demandes d’asile et favoriser le retour des migrants, dont une majorité est originaire du Maroc.
Cette orientation soulève de sérieuses interrogations sur le respect des procédures légales. Le droit européen impose un examen individuel des demandes de protection, indépendamment de la nationalité des personnes concernées. Une obligation que les associations humanitaires craignent de voir reléguée au second plan dans la politique menée par Madrid.
Huit organisations, parmi lesquelles Amnesty International et Oxfam, ont ainsi saisi le médiateur espagnol pour dénoncer de graves atteintes aux droits des migrants. Leur plainte fait état de renvois forcés de ressortissants de pays en conflit, de difficultés d’accès à une assistance juridique et de l’absence d’interprètes lors de certaines procédures.
Les autorités espagnoles n’ont pas apporté de réponse concernant ces accusations. Ni le ministère de l’Intérieur ni les autres départements gouvernementaux concernés n’ont souhaité commenter les faits signalés par les organisations.
Les soupçons de renvois irréguliers concernent notamment des ressortissants soudanais et tchadiens. Selon l’association Elin, plusieurs personnes auraient été convoquées par la police les 24 et 25 septembre avant d’être expulsées sans notification préalable. Au moins neuf ONG ont également signalé des situations dans lesquelles le caractère volontaire des départs est contesté.
Ces accusations contrastent avec les déclarations du ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska. Celui-ci assure qu’aucune expulsion clandestine n’a été organisée et soutient que les retours s’effectuent librement. D’après les chiffres communiqués par Madrid, 12 000 personnes auraient franchi la frontière en direction du Maroc depuis la mi-août.
Le gouvernement affirme parallèlement avoir reçu jusqu’à 1 200 demandes d’asile, dont 700 auraient déjà été examinées. Ces données ne dissipent toutefois pas les préoccupations des associations quant aux conditions dans lesquelles les dossiers sont instruits et les décisions de retour exécutées.
La politique espagnole suscite d’autant plus de critiques que les capacités administratives apparaissent largement insuffisantes. Selon Raul Piera, représentant d’un syndicat policier, seulement une centaine de dossiers étaient enregistrés quotidiennement au 14 octobre. Le manque d’agents et les défaillances du matériel informatique ralentissent considérablement les opérations.
Le même syndicat estime qu’entre 7 000 et 8 000 migrants demeurent dans la ville sans avoir encore été enregistrés. Les autorités espagnoles refusent de confirmer cette évaluation. Le ministre de la Politique territoriale, Ángel Víctor Torres, a reconnu le 14 octobre que le nombre exact de personnes présentes dans certains secteurs restait inconnu.
L’incapacité des services espagnols à recenser rapidement les personnes concernées complique également l’application du nouveau pacte européen sur la migration et l’asile. Ce dispositif prévoit un traitement accéléré des demandes aux frontières, avec un délai de douze semaines. Plusieurs acteurs associatifs jugent cet objectif difficilement réalisable dans les conditions actuelles.
Raul Piera considère que les opérations administratives pourraient se poursuivre bien au-delà de l’été 2027. Une perspective qui met en évidence l’écart entre les ambitions affichées par Madrid et les moyens réellement mobilisés sur le terrain.
Les conséquences de cette situation se font également sentir sur le plan sanitaire. L’unique hôpital de Sebta prend en charge des personnes souffrant notamment de tuberculose, de gale et d’infections gastro-intestinales. Selon Enrique Robiralta, responsable d’un syndicat médical, ces pathologies sont notamment favorisées par les longues périodes passées à l’extérieur. Au moins sept femmes ont accouché depuis le début de cette crise.
Les structures associatives tentent de compenser les insuffisances du dispositif public. Le centre catholique San Antonio accueille ainsi plusieurs dizaines de personnes vulnérables, alors que sa capacité habituelle est limitée à sept places. Cette surcharge illustre les difficultés rencontrées par les organisations qui assurent une partie de l’assistance humanitaire.
Le transfert vers l’Espagne continentale constitue une autre source de désaccord. Depuis les événements de juillet, 262 mineurs ont pu être transférés. Pour les adultes, les possibilités demeurent plus restreintes, notamment lorsque leur demande d’asile est toujours en cours d’examen.
Juan Miguel Morales, directeur général de l’ONG Sur Acoge, estime que les transferts vers d’autres zones frontalières espagnoles représentent une solution nécessaire pour garantir un traitement approprié des dossiers des personnes vulnérables. Les règles européennes permettent cette possibilité, sans imposer aux demandeurs de demeurer dans leur premier lieu d’arrivée.
La question des garanties individuelles reste au centre du différend. Andrea de Petris, spécialiste des migrations au sein du centre de réflexion CEPN, rappelle que la classification du Maroc parmi les pays d’origine sûrs ne supprime pas le droit de ses ressortissants à solliciter une protection internationale. Chaque dossier doit faire l’objet d’une appréciation particulière, conformément aux dispositions applicables.
Sur le terrain politique, la crise migratoire nourrit également les tensions entre le gouvernement espagnol et les formations de droite et d’extrême droite. Ces dernières réclament des expulsions généralisées et ont accusé le Maroc d’avoir délibérément favorisé les arrivées de juillet. Rabat a rejeté ces accusations.
Pedro Sánchez continue pour sa part de défendre la gestion de son gouvernement, qu’il présente comme conforme aux principes de solidarité et de respect des droits fondamentaux. Les plaintes déposées par les ONG, les accusations de renvois forcés et les difficultés persistantes de prise en charge alimentent pourtant les critiques visant les autorités espagnoles.
À Sebta, le décalage entre les engagements officiels de Madrid et les conditions décrites par les organisations humanitaires demeure considérable. Alors que l’exécutif espagnol cherche à accélérer les procédures, les associations réclament avant tout le respect des garanties légales et une prise en charge adaptée des personnes concernées.


