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Ksar El Kébir : quand l’Etat marocain devance la catastrophe

À Ksar El Kébir, l’évacuation massive a précédé la catastrophe. Un dispositif rapide et coordonné par l'Etat marocain pour réduire le risque.

À Ksar El Kébir, ce qui frappe autant que la menace hydrologique, c’est bien la décision prise en amont. L’évacuation de plus de 108 000 habitants n’est pas intervenue après des images de destruction ou des pertes humaines, mais avant même que la crue n’atteigne son point critique. Cette chronologie inverse explique en grande partie pourquoi l’opération est considérée comme exceptionnelle.

Dans de nombreux contextes similaires à travers le monde, l’évacuation massive est retardée, limitée ou fragmentée, faute de certitude absolue sur le scénario à venir. À Ksar El Kébir, le choix a été fait de s’appuyer sur les données disponibles plutôt que d’attendre la matérialisation du danger. Barrage saturé, pluies persistantes, apports différés des affluents et absence de capacité tampon constituaient déjà un faisceau de risques suffisant pour agir.

Le caractère remarquable de l’opération tient aussi à son ampleur et à sa rapidité. Déplacer 108 000 personnes en quelques heures suppose une chaîne de commandement fluide, des procédures déjà testées et une coordination effective entre autorités locales, forces de sécurité, protection civile et services sociaux. L’évacuation ne s’est pas limitée à une mise à l’abri de proximité, mais a impliqué des transferts organisés vers d’autres villes, signe d’une planification à l’échelle régionale.

Agir avant l’eau

Cette capacité d’anticipation s’inscrit dans un contexte précis. Le séisme d’Al Haouz a servi de révélateur et d’accélérateur. Depuis, les mécanismes d’alerte, de décision et de déploiement ont été éprouvés, corrigés et intégrés comme des réflexes opérationnels. À Ksar El Kébir, ces acquis ont été mobilisés dans une crise d’une autre nature, mais avec la même priorité donnée à la réduction immédiate du risque humain.

Cette évacuation massive n’aurait pas été possible sans une mobilisation étroite de plusieurs institutions de l’État. Sur le terrain, la Direction générale de la sûreté nationale a assuré l’encadrement des déplacements, la sécurisation des quartiers évacués et la fluidité des axes routiers, évitant tout mouvement de panique ou blocage majeur. La Gendarmerie Royale a joué un rôle central dans les zones périphériques et rurales, notamment pour atteindre les secteurs les plus exposés et organiser les transferts hors de la ville.

Les Forces Armées Royales ont été mobilisées en appui logistique et opérationnel, notamment pour le transport, l’installation de structures d’accueil et la sécurisation de certains points sensibles. Leur intervention a permis de renforcer rapidement les capacités de terrain dans un contexte où chaque heure comptait. Cette présence coordonnée a contribué à donner un cadre clair et rassurant à une opération d’une ampleur exceptionnelle.

Les autorités locales, au premier rang desquelles les services de la province et les collectivités territoriales, ont assuré la coordination générale du dispositif. Centres d’hébergement, recensement des personnes évacuées, prise en charge des besoins essentiels et communication avec les habitants ont été activés sans délai. Cette articulation entre niveaux local, régional et national a permis de transformer une alerte hydrologique en une réponse concrète et structurée.

L’extraordinaire, dans ce cas précis, ne réside donc pas dans un exploit logistique spectaculaire, mais dans un choix assumé. Celui d’évacuer largement, tôt, et sans attendre que la catastrophe impose sa propre temporalité. Une approche encore peu répandue face aux risques naturels, et qui explique pourquoi Ksar El Kébir fait aujourd’hui figure de cas à part.

Ksar El Kébir ou quand l’eau n’a plus où aller…

Si Ksar El Kébir se retrouve aujourd’hui au cœur d’un dispositif d’urgence sans précédent, ce n’est pas le fruit d’un seul facteur mais la conséquence directe d’un enchaînement hydrologique défavorable. La ville est exposée parce qu’elle se situe immédiatement en aval du barrage Oued El Makhazine, sur une plaine naturellement basse, traversée par l’oued Loukkos, dans un contexte de pluies exceptionnelles et continues.

Le premier élément de menace tient à la saturation totale du barrage Oued El Makhazine. Cet ouvrage majeur du bassin du Loukkos a atteint un niveau de remplissage maximal, avec des volumes d’eau estimés entre 945 et 960 millions de mètres cubes. À ce stade, le barrage ne dispose plus de capacité de stockage supplémentaire. Il ne peut donc plus amortir les crues, un rôle pourtant essentiel dans la protection des zones situées en aval.

Lorsque la retenue est pleine, toute nouvelle arrivée d’eau issue des pluies doit être évacuée immédiatement. Les gestionnaires sont alors contraints de procéder à des lâchers continus par les évacuateurs de crues afin d’éviter la surverse par-dessus l’ouvrage, un scénario considéré comme l’un des plus critiques en matière de sûreté des barrages. Depuis le 24 janvier 2026, environ 281 millions de mètres cubes ont ainsi été restitués vers l’aval de manière contrôlée.

Ces débits, nécessaires pour préserver l’intégrité du barrage, ont un effet mécanique sur l’oued Loukkos. Ils s’ajoutent aux écoulements naturels générés par les précipitations persistantes sur l’ensemble du bassin versant. Le niveau du cours d’eau augmente alors rapidement et de façon durable, réduisant fortement la capacité d’écoulement dans les secteurs urbanisés.

Ksar El Kébir est particulièrement vulnérable en raison de sa topographie. Une partie importante de la ville est implantée sur des zones de faible altitude, historiquement exposées aux débordements du Loukkos. Lorsque le fleuve sort de son lit mineur, l’eau se propage rapidement vers les quartiers les plus bas, les axes routiers et les terres agricoles périphériques.

Saturation et limites du dispositif hydrologique…

La menace est renforcée par la chronologie de l’épisode. La saturation du barrage intervient dès le mois de février, alors que la saison des pluies n’est pas terminée. Les prévisions annoncent encore des cumuls pouvant atteindre localement entre 100 et 150 millimètres en vingt-quatre heures. Chaque nouvel épisode pluvieux se traduit donc par des apports supplémentaires que le barrage ne peut plus stocker.

Un autre facteur aggravant réside dans le fonctionnement global du système hydraulique. La mer ainsi que tous les affluents du Loukkos continuent d’alimenter le cours principal même après l’arrêt des pluies. Ces apports différés prolongent les débits élevés pendant plusieurs jours. Par ailleurs, l’état de la mer peut freiner l’écoulement naturel du fleuve vers l’océan, créant un effet de retenue en aval.

C’est cette accumulation de contraintes qui explique l’ampleur des mesures prises. L’objectif est de réduire l’exposition humaine à des crues rapides ou à une submersion prolongée, même en l’absence de tout incident structurel sur le barrage.

Il est important de souligner que la menace qui pèse sur Ksar El Kébir ne résulte pas d’un risque imminent d’effondrement du barrage. Les services compétents assurent que l’ouvrage est en bon état technique. Le danger vient du fonctionnement normal d’un barrage saturé dans un contexte de pluies extrêmes, où la protection de l’ouvrage impose des débits élevés en aval.

Aujourd’hui, Ksar El Kébir est menacée parce qu’elle cumule une situation géographique défavorable, une infrastructure hydraulique arrivée à ses limites de régulation, et un épisode météorologique d’une intensité exceptionnelle. Tant que ces conditions persistent, la vigilance reste maximale dans l’ensemble du bassin du Loukkos.

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